L'Histoire intime

Avis sur Mémoires d'outre-tombe

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Je n'ai pas encore terminé ma lecture, loin s'en faut, tellement ce livre est immense. Mais je ne puis m'empêcher d'écrire mes premiers ressentis à la lecture de cet ouvrage hors norme.

Chateaubriand a un don extraordinaire. Le récit de sa vie est on ne peut plus moderne. En lisant les mots et les émotions de cet homme à cheval entre l'Ancien Régime, la Révolution, l'Empire, La Restauration, en lisant le récit de la vie de cet homme hors du commun, issu d'une vieille noblesse désargentée et provinciale, qui a cotoyé tous les grands esprits et dirigeants de cette période extraordinaire, qui a voyagé partout en Europe et en Amérique, voyageur, militaire, ambassadeur, homme de lettres, un homme forgé par une époque exceptionnelle, comme il n'en existe plus, en lisant tout cela j'ai eu le sentiment de cotoyer un ami, une connaissance, un être commun et connu depuis toujours. Etourdissant.

Le style est d'une limpidité exceptionnelle. Chateaubriand ne s'embarasse pas de longues formules, de descriptions ampoulées. Il parvient en quelques lignes à saisir les êtres et les choses avec une universalité fabuleuse. Quand il décrit son enfance, comment ne pas voir la nôtre. Pourtant 260 ans nous séparent. Dans son château de Bretagne, froid, il vit une enfance morne, entouré d'un père aimant mais taciturne, froid et dur, d'une mère sentimentale mais triste, d'une soeur qui se morfond en perdant son adolescence dans les froides alcoves de granite. Il parle de sa chambre, de ses pérégrinations dans les champs, de son envie de voyage, bref, de ses rêves d'enfant comme nous avons eu les nôtres. Le 18ème siècle est à notre portée avec Chateaubriand. Et bien qu'il soit pieux, royaliste, pétri de culture grecque et latine, ce qui l'éloigne un peu parfois de nous, dans la mesure où tout ce référentiel classique, d'Horace à Tite-Live, d'Esope à Homère n'est plus maitrisé par tout le monde, ce n'est pas là l'essentiel. L'essentiel c'est l'homme. Et l'homme est immédiatement touchant, sincère, fascinant et d'une intelligence sûrement exceptionnelle, un des grands esprits de cette période qui a compté parmi les plus grands génies français.

Jamais on ne s'ennuie malgré la longueur extrême de ces mémoires. Chateaubriand est plutôt concis dans chaque péripétie qui sont si nombreuses, lui qui a eu une vie tout simplement incroyable. Une vie qui mérite amplement le titre de mémoire. En effet, plus que l'autobiographie, c'est l'Histoire et un homme dans cette Histoire avec un grand H que Chateaubriand écrit. On trouve des témoignages précieux pour l'historien. Il nous rapporte des anecdotes si intimes sur certains personnages, par exemple ce Louis XVI gêné lorsqu'ils se rencontrent et la charmante vision de Marie-Antoinette sortant de la chapelle royale de Versailles. Et tout cela avec du recul. Quand Chateaubriand écrit, nous sommes dans les années 1820 et 1830, la royauté est passée. Il décrit ainsi ce Louis XVI timide mais majestueux qui 4 ans plus tard tombera sous l'échafaud non sans morge et ironie. Il parle du génie de Napoléon vicié par des années de guerres stériles, une ambition trop forte, sorte de Faust aux ailes brûlées. Mais n'y cherchez pas l'objectivité historique. L'oeuvre est littéraire et donc par essence subjective. Elle offre un témoignage très précieux pour l'histoire avec les réserves qu'il est nécessaire d'avoir.

Et puis, plus encore que les grands personnages, c'est le portrait d'un siècle qui est dépeint : la saleté de Paris, la noblesse désargentée, la montée en puissance de la bourgeoisie, les petites villes provinciales de Bretagne, la paysannerie. Quand Chateaubriand monte à la capitale, c'est une ville qui l'épouvante : puante, sale, à la promiscuité rance et surtout artificielle, matérialiste, ronflante. On pourrait dire la même chose aujourd'hui, la puanteur en moins, quoique. Je m'y suis reconnu, comme si finalement depuis des siècles nous vivons tous, êtres humains, des histoires semblables et surtout partageons des impressions, sentiments communs et familiers.

On est pris de vertige. On est pris de vertige parce que cela nous semble à portée de main, tout ce passé à jamais souvenir. On vit, on pense Chateaubriand. Il est si moderne qu'on si croirait et que tout cette fascinante période nous remonte à la gorge, poétique, magnifique et tragique.

Et puis c'est beau. Chateaubriand nous offre quelques moments de littérature admirables. Lorsqu'il commente en particulier les raisons qui le poussent à écrire. Il s'adresse même au lecteur, à des siècles d'intervalle avec une modestie et une sensibilité touchante, appuyant toujours ses dires par des lettres, des extraits d'actes administratifs, des poèmes, comme ceux de sa soeur, dans un travail de reconstitution du passé pharaonique et avec une mémoire prodigieuse, une des rares qualités que Chateaubriand admet posséder.

Plus encore, Chateaubriand est paradoxal : démocrate se dit-il mais aussi royaliste, détestant la révolution mais admirant les idéaux des Lumières, pétri de Rousseau tout en condamnant ceux qui s'en sont drappés à des fins politiques. Chateaubriand est un esprit réactionnaire, à cheval entre l'ancien et le nouveau monde, nostalgique de la noblesse à jamais révolue mais il est aussi le premier vrai romantique, exalté dans les sentiments, extrêmement moderne dans son exercice littéraire et même novateur. La littérature c'est ça : ne cherchez pas une simple idée, une thèse. Cherchez y la complexité d'un homme et les méandres d'une vie et d'une pensée qui évolue, revient sur elle-même, se cherche sans que cela à un seul moment ne gêne à l'intelligibilité des idées. Les Mémoires d'Outre-Tombe c'est un homme avec toutes ses facettes, des plus acceptables aux plus détestables. Le génie c'est que tout y tient en parfaite harmonie. Et c'est cela la littérature, qui différencie de l'essai. Tout ici est subjectif, profond, sinueux, indicible et en même temps d'une grande limpidité. Pur chef-d'oeuvre, qu'importe ce qu'il pense de la Révolution, de Dieu ou des rois, lisez ce livre, pour le bien commun et la culture !

A suivre pour la suite. Une petite citation, pour la route :

Je suis né gentilhomme. Selon moi, j'ai profité du hasard de mon berceau, j'ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l'aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L'aristocratie a trois âges successifs : l'âge des supériorités, l'âge des privilèges, l'âge des vanités; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s'éteint dans le dernier.

Et cette réflexion, on ne peut plus actuelle :

La Révolution m'aurait entraîné, si elle n'eut débuté par des crimes : je vis la première tête portée au bout d'une pique, et je reculai. Jamais le meurtre ne sera à mes yeux un objet d'admiration et un argument de liberté ; je ne connais rien de plus servile, de plus lâche, de plus borné qu'un terroriste.

Mais outre la politique et l'analyse, Chateaubriand est le premier des romantiques. Victor Hugo, qui en est chef de file, l'admirait. Et pour le prouver, voici quelques évocations romantiques et poétiques de Chateaubriand :

M. Monet, directeur des mines et sa jeune fille, envoyés par madame Ginguené, venaient quelquefois troubler ma sauvagerie: mademoiselle Monet se plaçait sur le devant de la loge; je m'asseyais moitié content, moitié grognant, derrière elle. Je ne sais si elle me plaisait, si je l'aimais, mais j'en avais bien peur. Quand elle était partie, je la regrettais, en étant plein de joie de ne la voir plus. Cependant j'allais quelquefois, à la sueur de mon front, la chercher chez elle, pour l'accompagner à la promenade: je lui donnais le bras, et je crois que je serrais un peu le sien.

J'étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l'équinoxe d'automne, empêchait d'entendre mes cris: on m'a souvent conté ces détails; leur tristesse ne s'est jamais effacée de ma mémoire. Il n'y a pas de jour où, rêvant à ce que j'ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m'infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil, le frère infortuné qui me donna un nom que j'ai presque toujours traîné dans le malheur. Le Ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.

Il est difficile aux personnes qui n'ont jamais navigué, de se faire une idée des sentiments qu'on éprouve, lorsque du bord d'un vaisseau on n'aperçoit de toutes parts que la face sérieuse de l'abîme. Il y a dans la vie périlleuse du marin une indépendance qui tient de l'absence de la terre ; on laisse sur le rivage les passions des hommes ; entre le monde que l'on quitte et celui que l'on cherche, on n'a pour amour et pour patrie que l'élément sur lequel on est porté : plus de devoirs à remplir, plus de visites à rendre, plus de journaux, plus de politique.

Le visage jaune et attristé de l'Indienne laissa paraître des signes d'attendrissement. J'étais ému de ces mystérieuses relations de l'infortune : il y a de la douceur à pleurer sur des maux qui n'ont été pleurés par personne. (...) [Elle] me dit beaucoup de choses que je ne compris point ; c'étaient sans doute des souhaits de prospérité ; s'ils n'ont pas été entendus du ciel, ce n'est pas la faute de celle qui priait, mais l'infirmité de celui pour qui la prière était offerte. Toutes les âmes n'ont pas une égale aptitude au bonheur, comme toutes les terres ne portent pas également des moissons.

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