Démultiplier les vies : l’imaginaire d’un enfant pour combler les manques et contrer la violence.

«Enfant, quand je faisais référence à toi dans les histoires que j’inventais pour me tenir compagnie, je ne disais jamais maman, ni ma mère, mais bien plutôt nos mères. Comme si j’étais plusieurs enfants et toi plusieurs mères à la fois, et comme si tout ce que je souhaitais finalement c’était ça : diluer nos souffrances en fragmentant nos vies.»


C’est au Proche-Orient, sans doute au Liban, au milieu de la guerre. Le père a été tué, le grand-père dépérit, et la mère fait ce qu’elle peut, pour vivre malgré cette perte, malgré le désespoir et le chaos. Pour protéger son fils Jean, pour pouvoir travailler, au loin dans la grande ville sur les bords de la Méditerranée, elle l’enferme au grenier, dans cette maison de village au sommet d’une montagne.


Alors l’enfant se parle et se raccroche aux mots, il s’invente une fratrie pour garder la raison, se dédouble en Charbel, en Moukhtar, Tarek, Pierre et Abdel Salam, cependant que sa mère le recouvre d’amour, de baisers, de folie et de nuit noire. Et l’enfant créateur, bien plus fort que l’adulte, imagine aussi Luc, une petite fille triste et magnifique, pour surmonter la douleur et partager l’amour.


«Nos mères ont des soucis terribles, le cœur brisé en deux parties de deuil, broyé, envolé dans les odeurs pistache propres à ce pays dont les habitants disent qu’il est le plus beau du monde, et la guerre n’y change rien. Elles ont le cœur perdu, nos mères, dans les odeurs de pain au sésame et au thym, dans les essences de rose et la fleur d’oranger, écrasé leur bon cœur, en bouillie, en tas, déclassé sous le balcon de couleur des maisons de la ville.»


Finalement l’enfant sortira du grenier, et la démultiplication de la mère deviendra réelle lorsqu’il partira en Europe, pour y être adopté.


«Nos mères» est un texte qu’on a envie de lire à voix haute, au-delà de barrières, devenues sans objet, entre roman, poésie et théâtre, pour entendre cette écriture radicale d’une force incroyable, son mouvement et ses voix qui affluent comme des vagues de mots. Et d’une mère à l’autre, Antoine Wauters arrive à transmettre l’indicible, l’obsession de la guerre, la dévastation intime et la force d’un enfant.

MarianneL
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Le 22 janvier 2014

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