Polémique entre un païen et un chrétien

OCTAVIUS de Minucius Felix

Présentation de l’œuvre sur le site des Belles Lettres :

Sur la plage, trois hommes se promènent en devisant : Minucius et Octavius sont chrétiens et Caecilius païen, mais leurs divergences religieuses n’entament guère l’amitié qui les unit jusqu’à ce que le païen, Caecilius, témoigne un signe de dévotion à une statue voisine. Dès lors, la controverse est lancée : à Caecilius de défendre son point de vue. Octavius lui répond, tandis que Minucius arbitre la discussion. La joute oratoire tourne rapidement à l’avantage du chrétien et fait de l’Octavius, plus qu’un débat, une apologie de la religion chrétienne. Bien que partial, ce texte est pour nous non seulement un témoignage précieux sur les polémiques religieuses, mais brosse un tableau réaliste de la société romaine à la fin du II° siècle et au début du III°siècle. Cette précision et cette richesse du texte offrent un fort contraste avec son auteur, dont malheureusement nous ne savons presque rien.

L’Octavius de Minucius Felix est une œuvre apologétique qui témoigne des polémiques entre païens et chrétiens dans l’Empire romain. Je renvoie à l’étude de Stéphane Ratti Polémiques entre païens et chrétiens (Les Belles Lettres ; 2012). Quelques années avant Minucius Felix saint Justin est l’un des premiers parmi les chrétiens à écrire une apologie (une défense) de la religion chrétienne. Voici la présentation qu’en donne le site « Sources chrétiennes » :

Après celle d'Aristide, récemment publiée dans la collection (SC 470), l'Apologie pour les chrétiens de Justin est la plus ancienne que nous ayons conservée. Écrite peu après 150, elle poursuit un double but : obtenir de l'empereur Antonin le Pieux, auquel elle est adressée, la légalisation du christianisme et la fin des persécutions ; en même temps, montrer à cet empereur philosophe et à tous les païens que la foi chrétienne et elle seule peut combler leur soif de vérité puisque son objet est le Logos, la Raison personnifiée, que toutes les autres philosophies n'ont atteint que partiellement. Le ton est libre, comme il convient entre philosophes, et pressant, car chaque jour compte pour sauver des vies de chrétiens. Cela n'empêche pas l'auteur de dénoncer sans ménagement les faiblesses et les contradictions des religions païennes.

Du côté des partisans de la religion traditionnelle romaine on peut citer les œuvres malheureusement en grande partie perdues de Celse, Porphyre et de l’empereur Julien (Contre les Galiléens). Ces trois œuvres constituaient des attaques contre la religion chrétienne.

L’Octavius commence par exposer la thèse du païen Cécilius (du chapitre V au chapitre XIV). Il s’agit d’une virulente attaque du christianisme et des chrétiens. Si l’on passe sur les grossières calomnies qui couraient dans l’Empire à propos des chrétiens, les arguments de Cécilius présentent un intérêt remarquable du point de vue philosophique.

Cécilius est sceptique quant à la capacité de l’esprit humain à connaître avec certitude le divin. Il nie la notion de Dieu créateur ainsi que la Providence divine. Par exemple les catastrophes naturelles frappent indifféremment les bons et les méchants. Pour lui la puissance de Rome et des Romains ne peut s’expliquer sans leur piété et leur attachement à la religion traditionnelle « si ancienne, si utile, si salutaire ». Le Dieu des chrétiens qui voit tout et sait tout est présenté par Cécilius comme « indiscret jusqu’à l’impudeur ». En même temps sa compréhension du monothéisme lui fait dépeindre le Dieu des chrétiens comme « unique, solitaire, abandonné à lui-même ». Cécilius accuse les chrétiens d’inverser les conceptions traditionnelles. Dans le paganisme le cosmos est éternel et les hommes sont mortels. Les chrétiens annoncent la fin du monde et l’immortalité et la résurrection pour les mortels. Cécilius s’appuie sur la notion de prédestination (les croyants se considèrent comme des « élus » de Dieu) pour signifier l’incohérence de la doctrine du jugement divin et des châtiments de l’enfer. Pour lui les croyances chrétiennes ne sont que « sornettes de vieilles femmes », « consolations niaises », « superstition de vieille femme » s’adressant à « un ramassis d’ignorants et de femmes crédules », à des hommes « incultes et grossiers » ! Les deux objections les plus fortes philosophiquement parlant sont les suivantes. 1°/ Pour Cécilius le dieu chrétien est impuissant à venir en aide à ses fidèles : « Dieu l’admet (la situation inconfortable des chrétiens persécutés dans l’Empire), ferme les yeux, il ne veut pas ou ne peut pas venir en aide aux siens, tant il est impuissant ou injuste » (XII.2) ; « Où est-il, ce dieu capable de secourir ceux qui reviennent à la vie (allusion à la résurrection), mais non ceux qui sont en vie (les chrétiens persécutés) ? » (XII.4). 2°/ « Vous ne ressuscitez pas, malheureux, et en attendant vous ne vivez pas non plus ! » (XII. 6). En résumé les chrétiens méprisent la douceur de vivre au profit de la « consolation niaise » de la résurrection, critique que Nietzsche fera sienne… Mépris de la terre au profit du ciel.

La réponse d’Octavius (chapitres XVI-XXXVIII) comprend 22 chapitres alors que l’exposé de Cécilius n’en compte que 9 ! Cette disproportion montre bien la solidarité de Minucius Felix avec Octavius ! L’argumentation d’Octavius est dans l’ensemble moins convaincante que celle de Cécilius. C’est assez facilement qu’il peut prouver que les attaques contre les chrétiens ne sont que de grossières calomnies. Comme l’avaient déjà fait certains philosophes antiques (Cicéron, Evhémère) Octavius montre que les mythes ne sont que des « contes de vieilles femmes » et qu’il faut les interpréter de manière naturaliste. Non seulement les mythes sont un ramassis d’erreurs mais ils encouragent les mauvaises mœurs en fournissant de l’autorité aux vices des hommes (les conduites des dieux sont loin d’être conformes à la morale…). Derrière les dieux de la religion romaine se cachent des démons qui veulent entraîner les hommes dans un culte basé sur le mensonge. Octavius présente le chrétien comme un soldat de Dieu qui maintient sa foi au milieu des persécutions. L’un des passages les plus intéressants est celui dans lequel il répond à l’objection païenne selon laquelle les chrétiens sont tous des pauvres. C’est l’occasion pour lui de développer la vision chrétienne de la pauvreté et de la richesse (XXXVI. 3-7). A Cécilius qui accuse les chrétiens d’être de tristes citoyens, faisant sécession en ne participant pas aux festivités civiles et religieuses, Octavius rétorque par une attaque en règle des jeux du cirque et de l’arène (les combats de gladiateurs sont une véritable école de meurtre). Le rapport d’Octavius à la philosophie est ambigu : « Tout le monde peut croire ou bien que, de nos jours, les chrétiens sont philosophes ou bien que les philosophes étaient chrétiens dès ce temps-là » (ils avaient l’idée du dieu unique), XX.1 ; après avoir qualifié Socrate de « bouffon d’Athènes », Octavius déclare : « nous méprisons l’orgueil des philosophes » (XXXVIII.5). On sent poindre un certain antirationalisme chez Octavius, prémisses des nombreux débats postérieurs sur foi et raison. C’est avec une belle sentence d’Octavius que je conclurai cette recension de l’œuvre de Minucius Felix :

« Sans connaissance de Dieu peut-il exister un bonheur solide, alors que la mort est là ? » (XXXVII.8). Schopenhauer dira que sans la mort il n’y aurait ni philosophie ni religion. Pour ce qui est de l’apologétique chrétienne c’est Blaise Pascal qui portera à sa perfection dans ses Pensées l’humble ébauche de Minucius Felix grâce à laquelle nous connaissons la pensée des païens sur les chrétiens à la fin du 2ème siècle.


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