Ron Rash fait partie de ces auteurs américains si puissamment attachés à la région où ils sont nés et où ils vivent qu’ils en font le cœur de leur travail. Paysage emblématique des livres de Rash, les Appalaches n’en finissent donc pas de l’inspirer, et c’est tant mieux car, roman après roman, cet immense écrivain construit une œuvre exceptionnelle, d’une force littéraire si impressionnante qu’il figure pour moi parmi les meilleurs auteurs contemporains des États-Unis.


Par le vent pleuré creuse donc son sillon, en cultivant un certain nombre d’éléments récurrents chez le romancier : les secrets et les histoires de famille, la quête de liberté et d’émancipation, la force de la nature contre laquelle l’homme se heurte souvent, incarnée en particulier ici par la rivière (déjà omniprésente dans Le Chant de la Tamassee, sa précédente parution en France), le poids écrasant du passé et des non-dits…


Il y ajoute un aspect inédit en s’intéressant à cette période particulière de l’histoire des États-Unis, la fin des années 60 et le Summer of Love. Le décorum est connu, mais Rash le rend d’autant plus fascinant qu’il l’introduit dans un cadre, naturel et humain, qui en est très éloigné. La rudesse de la nature et des Appalachiens se heurte ainsi à la sauvagerie à la fois exaltante et dangereuse des corps et des âmes en quête de libération et d’abandon.
Plus maître de son style que jamais, Ron Rash observe ce frottement avec une précision d’ethnologue, jouant sur l’alternance entre le récit du présent (la découverte des restes de Ligeia et ses conséquences sur la vie d’Eugene et Bill) et celui du passé (la rencontre des deux frères avec la jeune fille) pour créer une tension sourde mais tenace. Cela vaut au roman d’être assez bref, tenaillé de doute et de mystère jusqu’au bout, et de monter en puissance à mesure que les ombres des personnages se dévoilent jusqu’aux révélations finales.


Sans être le livre le plus impressionnant ni le plus complexe de Ron Rash, Par le vent pleuré fait belle figure dans son œuvre, et confirme s’il en est besoin la place incontestable que le romancier occupe dans les lettres américaines.

ElliottSyndrome
7
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Les meilleurs livres de 2017

Créée

le 26 févr. 2020

Critique lue 106 fois

ElliottSyndrome

Écrit par

Critique lue 106 fois

1

D'autres avis sur Par le vent pleuré

Par le vent pleuré

Par le vent pleuré

7

ellenbooks

162 critiques

Par le vent pleuré

Deux frères orphelins de père, élevé selon des dogmes très stricts dictés par leur grand-père despotique. Ils ont cinq ans de différence, mais apprenent ensemble à devenir des adultes. Bill est...

le 8 avr. 2021

Par le vent pleuré

Par le vent pleuré

9

Cannetille

960 critiques

Coup de coeur

Les restes d’une jeune femme sont soudain retrouvés, près de la rivière qui borde cette petite ville tranquille de Caroline du Nord : il s’agit de Ligeia, disparue quarante-six ans plus tôt, en 1969,...

le 10 mai 2020

Par le vent pleuré

Par le vent pleuré

7

ElliottSyndrome

309 critiques

Summer Anger

Ron Rash fait partie de ces auteurs américains si puissamment attachés à la région où ils sont nés et où ils vivent qu’ils en font le cœur de leur travail. Paysage emblématique des livres de Rash,...

le 26 févr. 2020

Du même critique

Un jour ce sera vide

Un jour ce sera vide

6

ElliottSyndrome

309 critiques

Du trop-plein pour conjurer le vide

Pour développer ce genre d'histoire, il y a plusieurs moyens. Soit on raconte ses propres souvenirs d'enfance et, à moins d'avoir vécu quelque chose d'absolument exceptionnel qui justifie un...

le 24 août 2020

Broadway

Broadway

6

ElliottSyndrome

309 critiques

L'esprit d'escalier contre les feux de la rampe

Fabrice Caro romancier est un peu le Mister Hyde du Docteur Jekyll Fabcaro dessinateur. Quand il pose ses crayons pour ne garder que sa plume, le peu d'angoisse existentielle qui traîne dans ses...

le 19 oct. 2020

Équinoxe

Équinoxe

10

ElliottSyndrome

309 critiques

Le trac

Après le succès aussi monstrueux qu'inattendu d'Oxygène (18 millions d'exemplaires vendus dans le monde, une bagatelle), il y avait un risque certain de voir Jean-Michel Jarre souffrir du syndrome de...

le 5 févr. 2020