La Musardine a lancé, le 16 mars, une collection littéraire tout au féminin dont le titre est un condensé de sa ligne éditoriale : "• G". Destinée à un public féminin, Octavie Delvaux, la directrice recrutée dans les rangs des auteurs de la maison, précise que seules les femmes auront droit de cité dans le catalogue : "Une collection pour les femmes par les femmes".
L'honneur d'ouvrir cette collection revient à Anne Vassivière, autrice qui contribue un texte difficile à classer, tout en changements de perspectives, et à l'intitulé particulièrement bien adapté à son propos, ce texte raconte les aléas des habitants d'un immeuble haussmannien en mettant l'accent sur les relations charnelles qui se font et se défont au gré des pages et des rencontres. Autrement dit, ça baise ferme côté cour et côté rue.
Le moyen choisi par Anne Vassivière est aussi simple qu'efficace : Les différents personnages prennent la parole, les uns à la suite des autres, le temps de quelques phrases, de quelques paragraphes parfois, ouvrant un panorama sur la situation dans laquelle ils se trouvent et de leur ressenti vis à vis de celle-ci.
La narration opère à la façon d'un dialogue silencieux, les deux participants se relaient dans leurs observations, leur façon de voir et de comprendre ce qui se passe, ce qui donne lieu à des confrontations très spéciales, donnant du grain à moudre au lecteur qui peut en déduire à quel point une seule et même situation peut se présenter sous une lumière tout à fait différente en fonction de la personne qui la vie.
On se comprend ; On se laisse flotter au gré des courants pour débarquer entre les bras - et les jambes - de l'aimé(e) ; On a des malentendus, des quiproquos, des méprises qui font sourire, éclater de rire, grincer des dents, pleurer, de rage ou de tristesse.
Ardu de faire le tour des émotions que l'autrice réveille, dans un style parcimonieux de paroles, et sans jamais trahir ses personnages.
À l'issue de cette lecture, on se pose bien des questions, on assiste, impuissant, à l'envol de toutes les certitudes et on aimerait vraiment savoir ce qui se passe dans la tête de l'autre. Est-ce qu'on est tout seul à se faire un cinéma ? Est-ce qu'il y a un rapport - quelconque - en dehors de celui des parties ? Une chose est certaine, si vous êtes un peu trop imbu de votre personne et de l'importance que vos attentions peuvent avoir sur votre bien-aimé(e), je vous conseille très vivement une session de mise au point avec Anne Vassivière. Mais attention…
Les personnages, rassurés par le sentiment d'être à l'abri dans leurs crânes avec leurs réflexions et de pouvoir tisser leurs projets en catimini, se placent sous les projecteurs où ils révèlent jusqu'à la moindre de leurs failles, mettant à nu les ressorts qui les font bouger, les bassesses qu'ils complotent, les trahisons qu'ils préparent, et aussi les élans dont on les aurait cru incapables.
Anne Vassivière nous fait voir de toutes les couleurs, à travers les aventures et les réflexions de sa petite troupe, et comment trancher entre, d'un côté, désespoir et pitié, entre l'envie de leur couper les testicules et de leur arracher les ovaires, et la pulsion, de l'autre, de verser de chaudes larmes sur le sort et la condition humaine de ces écorchés de la vie ?
Si l'autrice excelle dans les observations psychologiques, dans la peinture d'une humanité prise au piège du quotidien et de la solitude, les amatrices de la bagatelle n'en sont pas pour autant pour leurs frais. Les habitants de notre immeuble y pensent à longueur de journée et ne se privent pas de conclure à chaque fois que les circonstances s'y prêtent. Et qu'il suffise de citer la scène de baise épique qui réunit, au chapitre 13, Lili et Ben dans une chevauchée de tous les diables, prélude à une initiation poussée de la jeune femme auquel le lecteur assiste comme à travers les interstices d'une jalousie tirée sur la vie des acteurs.
J’attire l'attention sur un petit côté délicieusement méchant du texte, à savoir une mise à mal de ces auteurs qui se voient en nombril du monde avec leurs philosophie à 2 francs et 6 sous :
"si la rareté fait la valeur il y a plein de petites bites de son genre partout dans les rues de Navarre ou d’ailleurs c’est même pas un bon coup et il paraît qu’il s’est aussi mis à taquiner la muse de l’écriture c’est juste deux ados à l’hygiène douteuse qui se sont trouvés pour griffonner des trucs nuls ensemble et se persuader qu’ils sont le nombril incompris du monde, c’est tout." (Chap. 9, Michèle)


Ce n'est rien moins qu'un régal de pouvoir assister au massacre des ébats poétiques et de toutes ces inepties héritées d'une certaine poésie à la sauce romantique. Massacre qui se répète et se poursuit dans les monologues au lyrisme sucré du "Jeune homme (5e côté rue)", l'amant futur de la proprio auquel l'autrice ne donne pas de nom, Pourquoi ? Mystère ou secret ?


Merci à toute l'équipe de la Musardine pour ce démarrage de leur nouvelle collection et pour la révélation au public d'une autrice du calibre d'Anne Vassivière.
Parties communes porte un regard désabusé sur la condition humaine, sans pour autant oublier qu'il s'agit d'hommes et de femmes qui se battent pour leur once de bonheur. Le rire libérateur s'y mêle à une consternation teintée à tour de rôle de pitié de colère et peut-être d’espoir caché.

Etienne_Cet
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le 22 mars 2017

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