J'ai acheté un peu par hasard à la FNAC l'été dernier SPQR de Mary Beard, étant passionné depuis mon enfance par la Rome antique. Ayant beaucoup lu sur ce sujet, SPQR m'a très agréablement surpris. Même dans la traduction française on sent bien que Mary Beard n'est pas seulement une grande spécialiste de l'antiquité romaine mais aussi un écrivain de talent. La forme est donc très agréable à lire et le contenu absolument passionnant du début à la fin. Les illustrations, choisies avec à propos, sont commentées longuement (contrairement à l'habituelle simple légende) et utilisées avec pédagogie. Le titre de l'ouvrage est cependant trompeur puisque l'auteur arrête son exploration de la Rome antique en 212 lorsque Caracalla confère la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l'Empire (il manque donc les deux derniers siècles de l'histoire de Rome, brièvement évoqués dans l'épilogue). L'ouvrage de 543 pages est divisé en 12 chapitres dont la plupart sont consacrés à la période archaïque et républicaine (chapitres I à VIII), soit seulement 4 chapitres consacrés aux deux premiers siècles de l'Empire (d'Auguste à Caracalla). L'intérêt de Mary Beard s'attache donc nettement en priorité à la période républicaine, l'histoire des 14 premiers empereurs étant survolée au ch.X. Mary Beard est aussi une spécialiste de Cicéron et cela se perçoit clairement à partir du choix qu'elle fait de commencer son livre par l'affaire Catilina (ch.I, l'heure de gloire de Cicéron). Cette histoire de la Rome antique ne se limite pas aux grands personnages, mais elle s'attache aussi à la vie quotidienne (échanges commerciaux, religion etc) en mettant un accent particulier sur les conflits sociaux entre les "riches" et les "pauvres", les patriciens et la plèbe (partie très intéressante au chapitre VI sur les Gracques et le ch.XI intitulé "Possédants et démunis" pour la période impériale), sans oublier un regard critique sur l'impérialisme romain ("Ils sèment la désolation et nomment cela la paix", Tacite citant un Breton insurgé contre le pouvoir romain). Mary Beard est excellente dans l'art des formules concises et pleines de sens: "Les Romains luttaient pour leur liberté et au nom de la liberté, et non pour la démocratie" (p.192), "Ce fut l'empire qui créa les empereurs, et non l'inverse" (p.260), "Les femmes avaient à Rome des droits qu'elles n’acquirent en Grande-Bretagne qu'à la fin des années 1870" (p.314), à propos de l'assassinat de Caligula: "Si l'empereur fut peut-être assassiné parce qu'il était un monstre, il est également possible qu'on ait fait de lui un monstre justement parce qu'on l'avait assassiné" (p.404), à propos du christianisme: "L'ironie de l'histoire tient justement au fait que la seule religion que Rome essayât jamais d'éradiquer fut justement celle dont le succès n'eût pas été possible sans son empire, et qui connut la totalité de son expansion au sein du monde romain" (p.529).
L'auteur de SPQR a certainement une fibre politique et sociale très développée, ce qui lui permet de faire des parallèles parfois implicites mais souvent explicites entre la Rome antique et la situation qui est la nôtre aujourd'hui. Le problème de la répartition des richesses et du pouvoir est en effet un problème fondamental que l'on ne cesse de retrouver tout au long de l'histoire des civilisations humaines. L'institution du consulat sous la République, très bien décrite à la page 127, est une étape dans le partage du pouvoir entre les patriciens et la plèbe (le peuple dirait-on aujourd'hui). Le mandat des consuls était limité à un an, et, élus, ils exerçaient leurs fonctions en binôme. L'analyse de réforme des Gracques a elle aussi des accents très actuels... Tiberius Gracchus devint un réformiste, paraît-il, en voyant l'état des campagnes italiennes (les petits paysans enrôlés pour les besoins de la guerre contre Carthage avaient cédé la place à de grands propriétaires latifundiaires utilisant des esclaves étrangers et les vétérans ne possédaient souvent même pas un lopin de terre, p.223). Élu tribun de la plèbe en 133 av.JC il voulut donc réparer cette injustice par une loi agraire... (cf. les problèmes actuels des petits paysans au Brésil, en Argentine et ailleurs de par le monde). Le tribun fut assassiné l'année même de son élection. La nature du désaccord entre lui et ses opposants ne portait pas seulement sur une plus juste répartition des terres mais sur la nature même du pouvoir populaire: "Si le tribun de la plèbe ne sait plus ce que la plèbe veut, alors il doit être déposé"... radical mais logique. Et l'auteur de remarquer: "C'est un débat familier dans les systèmes électoraux de notre temps" (p.227). Dans la logique d'un Tiberius Gracchus, Nicolas Sarkozy aurait dû être "déposé" pour avoir décidé le contraire de ce que le peuple souverain avait décidé par référendum sous son prédécesseur... Après Tiberius il y eut son jeune frère Caius qui fut élu tribun de la plèbe en 123 et en 122 av.JC qui par souci des pauvres présenta une loi qui "engageait l'Etat à vendre chaque mois une certaine quantité de céréales , à un prix fixe et subventionné, à chaque citoyen de Rome" (p.230). Dans son sillage furent instituées plus tard les distributions gratuites de blé à la plèbe, comme le fait remarquer Mary Beard, "Rome était l'unique Etat du monde méditerranéen antique qui prît la responsabilité de fournir régulièrement à ses citoyens une nourriture de base" (p.232). Le mouvement réformateur des Gracques s'acheva par un bain de sang lorsque sur ordre du Sénat, donc des patriciens, l'Etat d'urgence fut décrété... et que le consul conservateur Lucius Opimius fit périr 3000 partisans des Gracques. Le même Opimius fit ensuite restaurer sur le forum le temple de la Concorde entre patriciens et plébéiens ce qui lui valut ce graffiti ironique: "La discorde élève un temple à la Concorde" (p.235). Après l'assassinat de César, le peuple dans sa majorité ne s'est pas mis du côté des partisans de la "liberté" contre le dictateur à vie: "la majorité donnait sa préférence aux réformes de César - assistance aux pauvres, fondations de colonies outre-mer et distributions occasionnelles d'argent liquide - plutôt qu'aux grandes idées de liberté, qui d'ailleurs n'étaient peut-être rien d'autre qu'autant d'alibis agités par l'élite pour dissimuler la poursuite de ses intérêts et l'exploitation des classes inférieures, comme avaient déjà pu l'observer ceux qui s'étaient autrefois retrouvés à la merci des exactions commises par Brutus à Chypre" (p.346). Les riches, sous l'empire, étaient estimés à 1% de la population (300 000 individus sur 50/60 millions d'habitants), mais la ville de Rome, contrairement à nos villes modernes, n'avait pas de quartiers pour les riches (si ce n'est le Palatin devenu demeure impériale), et la mixité sociale y était donc beaucoup plus forte. Après l'édit de Caracalla de 212 qui conférait la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l'empire, l'égalité ne progressa pas et l'on recréa deux classes de citoyens libres avec des privilèges bien différents... les honestories et les humiliores (p.537). Cicéron, pour revenir à lui, faisait partie de l'élite riche et privilégiée avec un patrimoine de 13 millions de sesterces (ce qui permettait d'assurer la subsistance de 25 000 familles pauvres pendant une année!), mais il ne faisait pas pour autant partie des très riches... (p.325).
L'histoire de la guerre entre Mithridate, roi du Pont, et Rome (Sylla puis Pompée) rappelle étrangement la politique étrangère des USA... Le commentaire de Mary Beard est significatif: "Il était devenu un ennemi probablement utile dans les cercles politiques romains: un épouvantail qu'on agitait pour justifier des campagnes militaires potentiellement lucratives, ou un bâton pour corriger des rivaux en les accusant d'inaction. Cicéron admettait plus ou moins que sa position était aussi motivée par les intérêts commerciaux de Rome, et que les conséquences qu'une instabilité prolongée à l'est, qu'elle fut réelle ou imaginaire, pouvait avoir sur les profits des particuliers aussi bien que sur les recettes de l'Etat étaient un sujet d'inquiétude"... bref Mithridate était davantage pour Rome "un élément perturbateur plutôt qu'un danger véritable" (p.275). A propos du pouvoir de commandement exceptionnel attribué à Pompée au nom de la lutte contre les pirates, Mary Beard remarque que dans l'Antiquité, "les pirates représentaient à la fois une menace endémique et une figure utile, car indéterminée, de la peur, pas si éloignée de nos modernes "terroristes"- on comptait parmi eux tout navire réputé hostile, qu'il appartînt à la flotte d'un Etat sans scrupules ou simplement à de petits trafiquants" (p.275).

PadreBob
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le 14 févr. 2018

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