Dracula, American Édition

Avis sur Salem

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Un marché aux puces. C'était un samedi. Je cherchais dans un carton quelques livres poussiéreux entre trois magazines de chasse et pêche; qui sait, peut-être que les vendeurs ont suffisamment de goût pour avoir du Umberto Eco là-dedans. Et sur ce, quelle image se répercute finalement, après avoir creusé dans cette mine de livres ? Celle d'une maison délabrée, aux racines d'arbre, et au ton noir et blanc faisant autant suinter l'aspect du vieux qu'une chanson de Robert Johnson. Au dessus, en lettres noires, le nom de Stephen King était apposé comme un signe dans le ciel, surplombant le titre rouge sang : Salem.
D'abord, j'eus un mouvement de recul. J'adorais Stephen King, mais je savais que son second roman était un roman de vampires, et cet univers ne m'intéressait pas. Je passai mon chemin. Et puis, je fis le tour une nouvelle fois. Pourquoi ne pas se laisser tenter ? Essayer, c'est adopter, nan ? Et puis, par un coup de tête, je sortis mon portefeuille. Cinq minutes plus tard, Salem se trouvait dans la poche de mon sac.
J'ai avalé les 600 pages en trois jours; honnêtement, je ne pense pas avoir lu une histoire aussi rapidement. La cause, c'est sûrement le génie de la narration : au cas où vous n'auriez jamais lu un livre de Stephen King de votre vie (vous ne savez pas ce que vous ratez), imaginez-vous un train fantôme qui vous happe; vous ne savez pas où le train va, ni si son génial conducteur qui tient la plume le sait lui-même; mais, une fois pris par la vitesse, vous n'osez pas sauter du train en marche; le sort est fait maintenant, et le terminus est la seule fin que vous pouvez apercevoir, autant que la dernière page du livre. King avait dit que ce livre était l'un de ses meilleurs romans, et je veux bien le croire, même si à mon sens il ne vaudra pas Le Fléau ou 22/11/63.
L'Histoire de Salem est somme toute facile à décrire : Ben Mears, écrivain à succès tourmenté par la perte de sa femme, revient à Jerusalem's Lot, son lieu d'enfance terni par la silhouette effrayante de Marsten House, surplombant la colline et lieu du suicide de son proprio. Ben rencontre Susan Norton, petit bout de femme dont les sentiments amoureux sont réciproques. Alors que Salem, petit village, va de son train de commérages sur l'écrivain, d'autres événements autrement plus graves surviennent : un chien noir pendu aux barreaux du cimetière, un enfant porté disparu et son frère mort sans raison apparente ... Tout ça ne sent pas bon, encore moins lorsqu'un certain Barlow, venant d'Angleterre s'installe dans cette fameuse Marsten House. Les vrais problèmes commencent, et c'est en petit groupe (dont je ne vous donnerai pas les noms si vous voulez lire le livre par vous même) que les humains vont tenter d'éliminer ce vampire millénaire.
V'là donc pour l'intrigue. Au final, l'ouvrage n'est pas non plus révolutionnaire, il n'a pas changé le monde par sa façon d'écrire, et c'est facile, avec de la jugeote, de deviner qui est le vampire dans l'histoire, à moins d'avoir eu un Alzheimer fulgurant en le lisant; en réalité, ce qui est intéressant dans ce livre est moins l'intrigue que la construction du récit par un Stephen King à l'aube de son énorme carrière. On ne s'attardera pas sur les deux ou trois tournures de phrases un peu faciles, elles sont le lot des premiers écrits, finalement. Non, le plus important est bien sûr l'hommage à Stoker : quand on est un jeune écrivain féru de science-fiction et d'histoire d'horreur, c'est un euphémisme que de dire que les inspirations des anciens sont la Bible des nouveaux romanciers, et King n'y échappe pas. L'ail, le crucifix, les prières, le pieu, les balles en argent ... Le vampire de Salem est, dans ses caractéristiques, l'avatar contemporain d'un Dracula trop victorien, trop XIXe Siècle pour être laissé entièrement comme tel. L'idée du vampire en tant qu'entité maléfique est encore, dans les années 1970, celle qui prévaut dans l'imaginaire collectif, celle qui reste encore dans les films où Christopher Lee reste sempiternellement le même archétype du mal. Si Entretien avec un Vampire d'Anne Rice a été publié un an après Salem, en 1976, cette vision romantique (au sens littéraire du terme) du vampire ne va vraiment prendre que dans les années 1980.
Du coup, Salem, une copie conforme du Dracula de Stoker ? Absolument pas. Disons plutôt un pastiche, comme le King le dit souvent, et la raison principale est l'issue de la lutte entre Vampires et humains. En effet, la leçon qu'on apprend dans Dracula est que, liées entre elles, la science et la religion sont toutes deux destinées à éliminer les ténèbres dans lesquels les vampires sont reclus; assez prosaïquement, Stoker le représenta par la fin du vampire. Ici, que nenni : un vampire comme Barlow s'installe d'autant mieux dans l'Amérique des années 1970 que les humains, se pensant protégés par la technologie, sont conditionnés par leur envie et par leur individualisme dont Barlow se sert pour assouvir ses plans. Leur foi en la science les aveugle sur ce qu'ils ne croient pas possible, les menant à leur perte : comment expliquer autrement la mort d'Henry Petrie ? Quant à la foi, le cas de Callahan est représentatif : amolli par son alcoolisme, le prêtre sans cesse en proie à son doute cartésien ne parvient plus à faire face efficacement à Barlow, signifiant, à lui-aussi, sa perte.
Au final, l'idée que je me fais du livre a bien été représentée par la phrase de l'universitaire Michael R. Collings (Merci Wiki), qui disait que que "Salem est le meilleur traitement d'une histoire traditionnelle de vampires depuis Dracula". Elle est restée fidèle à plus d'un titre à Stoker, gardant ses caractéristiques principales, mais c'est la transposition de la situation de la fin du XIXe à 1975, avec des critères et donc des événements distincts, qui font différer Salem de son livre-mère. Un bon livre ? Oui, assurément. Le meilleur de King ? Pas vraiment. Carrie est plus percutant, The Shining plus angoissant, La Ligne Verte plus larmoyant … Mais, si vous voulez lire un livre d’anthologie sur les vampires (et sacrifier les romans Twilight par paquets de douze sur un autel de pierre à la pleine lune), arrêtez vous un instant sur ce roman, je vous le conseille vraiment.

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