Secrets barbares
6.9
Secrets barbares

livre de Rodney Hall (1988)

Secrets Barbares de Rodney Hall parut en 1988 sous le titre Captivity Captive. Hall est un auteur né en Angleterre en 1935. Mais, arrivé très jeune en Australie, il est considéré comme un auteur national. Son activité englobe le roman, l'essai, la poésie et l'édition.

Ce livre a été traduit par Françoise Cartano, une traductrice que j'ai eu la chance de rencontrer dans les années 80. J'avais alors été impressionné par ses compétences, sa capacité d'analyse, son sens des responsabilités par rapport au monde de la traduction et son humour. Son nom, gage de qualité, m'a fait choisir ce roman qui se présentait à moi chez un bouquiniste, car il s'agit d'une édition 10/18 collection domaine étranger de 1994. Nous sommes en 2026.

Lisant ce livre, j'ai été gagné par la sensation de parcourir un chef-d’œuvre. Elle s'est un peu amenuisée vers la fin. Voici un jugement bien cavalier de ma part, car nous sommes à coup sûr en présence d'un travail de très haut niveau. Je vais dire tout le bien que j'en pense et essayer de justifier cette légère réserve.

Le roman est inspiré par un fait divers réel intervenu en 1898. Dans une région rurale de l'Australie, deux sœurs furent violées puis assassinées ainsi que leur frère. Le ou les coupables n'ont jamais été identifiés. De plus, la situation dans laquelle les victimes furent trouvées sembla mystérieuse, si bien que l'affaire eut un grand retentissement. Ultérieurement, elle fut précisément documentée par un livre d’enquête journalistique paru en 1977 qui servit de base aux recherches de l'auteur.

Il s'agit donc, comme on le dit maintenant, d'un "cold case". Hall a entrepris, d'une manière totalement fictionnelle, de le résoudre. Comme nous sommes dans une petite communauté rurale, il s'agit aussi d'un "whodunit". Vous attendez donc un roman policier. Ce n'est pas du tout le cas.

Comme tous les grands auteurs, Hall a une parfaite maitrise de la langue, à laquelle la traduction de Cartano rend hommage, mais aussi une connaissance de l'âme, de la psychologie et des relations humaines qui nous confronte à des caractères impressionnants de réalisme tant dans leurs banalité que dans leurs extrêmes.

Cette maîtrise de la langue est en particulier utilisée pour de luxuriantes descriptions de nature. Mais ces descriptions ne répondent pas à la facilité de flatter le lecteur en lui fournissant un décors qui économise son effort d'imagination, elles sont la métaphore de l'ensauvagement. Nous y reviendrons.

Hall décrit une famille. Un couple marié dans la religion, mais peu dévot et dix enfants. Le père et la mère sont deux géants qui semblent deux ogres. Les enfants, garçons et filles, leurs ressemblent souvent moins que plus. L'histoire est narrée par un des enfants, qui fait partie, vous l'avez deviné, des survivants et est à la fin de sa vie, dans les années 50.

Ce sont des colons. Hall n'a aucunement fait un procès du colonialisme, car la Père, tel qu'ils l’appellent, malgré sa violence domestique, ne veut aucun mal aux autochtones avec lesquels il cohabite. Ils sont dans la logique biblique du "croissez et reproduisez". "Croissez" car il s'agit d'une lutte contre la nature, pas contre les hommes. Quant au "reproduisez", là se tient le problème. Cette famille est dysfonctionnelle. Il n'est pas question que les enfants s'en aillent, ou alors on peut le tolérer s'ils ne servent à rien.

Leur production est autosuffisante, ce qui aujourd'hui, à l'heure de l'économie circulaire, nous semble méritoire. Mais il en est de même de leur vie sociale et fantasmatique. En interne, ils connaissent la violence dispensée par le Père et la Mère ainsi que l'incestualité entre frères et sœurs. Cela constitue l'essentiel de leur vie émotionnelle et condamne les enfants, insidieusement et plus ou moins selon les cas, à la maladie mentale.

Ainsi du narrateur qui fait une description aussi fascinante que malaisante de ce qui mènera au drame. En cela l'auteur nous piège. Ce narrateur est notre fil rouge. Nous nous identifions à lui. Il nous semble le garant d'un honnête témoignage et pourtant il est lui aussi corrompu. Après réflexion, l'auteur nous suggère que le narrateur est psychotique.

Cela se caractérise, comme exemple, par le fait qu'il est poursuivi par les "fantômes" des parents, mais aussi, par la confusion des contraires, due à l'incapacité de qualifier ce qui a trait à sa propre famille. Par exemple, il décrit la violence inacceptable du Père et conclut "nous étions heureux". Aussi l'auteur manie-t-il la technique de l'oxymore. Nous voyons "des soleils boueux". Et plus largement celle du paradoxe. Pour le narrateur, sa famille sort de la ferme drapée dans une noblesse médiévale, mais ils sont aussi, au retour, des minables et dans l’intimité, "une porcherie". Il ne s'agit pas d'une hypocrisie mais du ressenti sincère et contradictoire du narrateur.

Si ces peintures constituent, à mon sens, l'essentiel de l’œuvre, l'auteur n'oublie pas qu'il gère un "whodunit". Aussi sème-t-il, discrètement, de rares pistes, plus ou moins vraies ou fausses, qui nous font imaginer qui est le coupable.

Il élargit aussi la préparation au delà du huis-clos familial.

D'une part en ayant recours à la religion dans un catéchisme mal compris. Le narrateur établit un parallèle entre le prêtre et le boucher. Effectivement la notion de victime sacrificielle est présente tant dans le paganisme que dans le christianisme. Le narrateur a posé que sa famille est une "porcherie" puis décrit l'abattage du cochon de Noël. La pente est savonnée qui nous mène vers le meurtre rituel.

Intervient alors l'ensauvagement dû à la nature, évoqué plus haut, qui n'a rien en soi d'original, mais est utilisé, lui aussi, d'une manière antinomique. C'est à la fois la possibilité d'échapper aux valeurs familiales mais aussi celle de trouver un cadre où l'on peut exercer la sexualité et la violence que l'on a apprises en famille et que l'on croit réservées aux parents.

Je m'attendais donc à un paroxysme de barbarie, soutenu par un style lyrique, qui ne trouverait de cohérence que dans la folie.

Ce n'est pas le cas. Sans trop dévoiler, je dirai que l'auteur, ayant fait le choix de se contraindre dans les détails historiques, fait intervenir un certain nombre d'agents (le terme est le mien) et de motivations qui aboutissent à la constitution de la scène du crime telle qu'elle fut. Certes les pulsions, criminelles et immorales, sont là. Elles sont, pour le sexe, métaphoriquement occultées. Pourtant il ne s'agit pas d'une vision hallucinée mais d'un mikado mécaniste. Je reste perplexe devant le sang-froid du narrateur qui était sur place. L'auteur, lors de ce chapitre très sensible, s'emploie à justifier. A mon modeste sens, ce n'était pas le moment.

D'autre part, il élargit cette barbarie familiale à celle qui saisira le monde durant la première guerre mondiale. Le narrateur et un de ses frères iront combattre en France. Il en reviendra dégouté de l'humanité. Car il ne met pas ces deux barbaries sur le même pied. L'auteur avance peut-être ici une idée qui est celle de Peter Weiss dans Marat-Sade (1964). La distinction entre le meurtre "artisanal" qui reste une affaire privée entre le bourreau et sa victime, et le meurtre "industriel" qui est le fait des totalitarismes et des grandes guerres, où des donneurs d'ordre hors d'atteinte envoient à la mort des foules pour des raisons idéologiques ou économiques.

Puis il nous livre un épilogue. Dans les années 50, à l'automne de sa vie, le narrateur se sent fier d'avoir échappé au carcan familial (ce qui n'est, en fait, absolument pas le cas) mais revalorise sa famille. Il pense que l'arbitraire qui y régnait a constitué une moralité bien supérieure à celle du monde extérieur. Il voit son ogresse de mère comme une femme sensible et son ogre de père comme un saint.

Pouvant difficilement conclure ainsi, l'auteur revient à une description désabusée et finement écrite du retour at home lors de la démobilisation de 1918, qui banalise la barbarie des nations.


En conclusion, la richesse des descriptions et la profondeur psychologique font l'essentiel de l'intérêt de ce livre. Son dénouement a crée chez moi une insatisfaction. Pourtant je ne dois pas mésestimer sa valeur. Dans sa factualité, il nous révèle que tous les "agents" de ce drame, bourreaux comme victimes, ont une part de folie, perversion, violence et barbarie qui égale ou dépasse celle du narrateur. Comme l'auteur ne s'est pas penché sur les gouffres de ces âmes, il nous reste à les imaginer. Et c'est probablement pire que ce que nous avons lu.

Le-Male-Voyant
9
Écrit par

Créée

le 6 mai 2026

Critique lue 24 fois

Le-Male-Voyant

Écrit par

Critique lue 24 fois

Du même critique

Animale

Animale

7

Le-Male-Voyant

44 critiques

La Minettaure.

Avé l'accent d'une pagnolade.- Trois pastis, comme d'habitude.- Bon, on la fait cette critique ?- Boudi, il est super le film qu'elle a fait la pitchoune. Comme toujours, on sait plus grâce à qui :...

le 11 mars 2025

Queer

Queer

6

Le-Male-Voyant

44 critiques

C'est la mode des expos immersives.

Je sors de l'avant-première. J'avoue ne pas avoir lu le livre. Je suis embêté parce que je porte le plus vif intérêt à Guadagnino. Je vous préviens je "spoile" et je tire au gun, comme William.Il est...

le 25 févr. 2025

The Gorge

The Gorge

6

Le-Male-Voyant

44 critiques

Un bal des snipers pas si balloche.

Le pompier a des contraintes professionnelles peu adaptées à la vie de couple et à fortiori familiale. Je me suis laissé dire que la fonction du bal des pompiers est qu'il rencontre l'amour,...

le 21 févr. 2025