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Sérotonine par FrankyFockers

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Je précise qu'il y aura forcément du spoiler dans ce message, donc à vos risques et périls si vous n'avez pas lu le livre. Je trouve au contraire que Houellebecq ne s'est jamais autant renouvelé dans un livre que dans celui-ci, et dans le fond, j'y viens, que dans la forme où c'est clairement un de ses livres les mieux écrits, où il se met à faire des phrases super longues alors que c'était un adepte du sujet-verbe-complément, et où il y a l'écrivain, le narrateur et les événements, que le narrateur narre avec du recul, tout le roman est donc un vaste flashback où ce narrateur, arrivé à la fin de sa vie raconte comment il en est arrivé là. C'est assez rare chez lui (je crois que les Particules étaient ainsi, pas un hasard, c'est son meilleur), mais il a l'habitude du présent de narration, ce recul donne une dimension je n'oserais dire épique, mais quasi mythologique aux événements narrés, qui sont pourtant d'une grande simplicité. Le fond, donc, j'y viens : je trouve ce livre bouleversant puisqu'il est celui d'un chagrin d'amour insoluble, et d'un homme qui meurt d'amour, ou plutôt qui meurt d'absence d'amour. C'est bouleversant au possible, et je crois que l'écrivain n'avait encore jamais décrit aussi bien la tristesse amoureuse. C'est d'autant plus un tour de force que son personnage est vraiment mal aimable, désagréable, et possède quasiment toutes les tares de la terre. Alors, les marques, les perversions, etc... oui il y en a beaucoup, mais ça fait partie du processus de décomposition du personnage (que je vois d'ailleurs comme un parfait miroir du Des Esseintes de Huysmans. C'est d'autant plus amusant, car Houellebecq s'appuyait énormément sur A Rebours et sur Huysmans dans son roman précédent, Soumission, mais c'est dans Sérotonine que son personnage est un véritable personnage Huysmanien, ce qui montre à ceux qui en doutaient encore, la richesse de la construction de l'oeuvre de l'auteur entendue dans sa globalité.). Le personnage de Sérotonine donc, est assommé sans cesse par des noms de marques de partout, l'écrivain n'en a jamais autant cité, et crée un environnement totalement sursaturé, qui en cela est assez proche du travail de Bret Easton Ellis dans American Psycho, Houellebecq tendant à démontrer qu'un homme contemporain, qu'il le veuille ou non, ne peut plus se définir que par les marques. Au milieu de cela, l'homme ne ressent plus rien, il est totalement anesthésié par cette absence de liberté, car tous ses choix sont guidés, conditionnés par des marques. L'étouffement est très bien décrit. La disparition de la sexualité du personnage relève du même procédé, et est encore plus édifiant. Conditionné par la surexposition des sexualités, le personnage ne parvient plus à rien ressentir. C'est pour cela que Houellebecq choisit de parler de choses ultra choquantes, il va jusqu'à la zoophilie, il y a même cette scène édifiante de pédophilie au milieu du livre. Pire, et sortant de la sexualité, le personnage va même jusqu'à évoquer un infanticide, et quel que soit le niveau d'abjection, le personnage ne ressent absolument rien, il est anesthésié par le monde. Aucune de ces scènes n'est complaisante ni racoleuse, il ne fait qu'évoquer des faits rapidement, et passer à autre choses, montrant les ignominies du monde défilant sous les yeux de personnage qui ne provoquent rien en lui. Il reste attaché à une photographie ou deux, et au souvenir d'un amour perdu à jamais. Il a, lorsqu'il retrouve Camille dans la dernière partie du livre, la possibilité de tenter quelque chose pour réactiver cet amour, mais il ne le fait pas, il sait que c'est trop tard, que sa vie est derrière lui, fichue, détruite. J'y pense en écrivant mais en cela, le personnage est similaire à celui de Katherine Hepburn dans le chef-d'oeuvre de David Lean, Summertime. Bref, Sérotonine est pour moi un livre doublement réussi, et la preuve que Houellebecq est vraiment l'un des plus grands observateurs de son temps, parvenant comme personne à saisir, comprendre et anticiper son époque (la révolte des paysans ici anticipant celle des Gilets Jaunes, tout comme soumission anticipait les attentats terroristes, tout comme Plateforme annonçait les attentats d'Asie du Sud-Est, le clonage dans les Particules et la Possibilité d'une ile), il est lucide et clairvoyant à chacun de ses romans, preuve supplémentaire, s'il en était besoin, de l'immense écrivain qu'il est.

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