Analyse et expérience de Sérotonine – Le personnage houellebecquien

Avis sur Sérotonine

Avatar Sébastien Bidault
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Sérotonine est le roman de Michel Houellebecq qui m’a le plus happé. C’est pour moi l’accomplissement, la somme, de tout son travail précédent. J’ai pris à cette lecture un plaisir fou, une journée jusqu’au milieu de la nuit. Comme avec ses précédents ouvrages, il me prend au cœur, il est drôle et puissant. Mais dans celui-ci, il gagne tellement en fluidité, comme une ligne ondoyante qui avance, avance, de plus en plus puissamment, lui donnant une dimension psychédélique. J’ai utilisé certaines de ses notes musicales pour m’accompagner à la lecture, Pink Floyd (Ummagumma, Atom Heart Mother) puis vers la fin Rachmaninov. Un délice.
Avec ce roman, il construit une géographie des prises de positions hyper dense, floue et précise en même temps.
Pour la disséquer, je pars de sa poésie. Son anthologie personnelle s’appelle Non réconcilié. Il n y a pas de réconciliation (ou de solution) possible, mais un mouvement est engagé vers. Il part de multiples considérations sociologiques, politiques, architecturales, sensorielles, visuelles, etc. Ces considérations, je ne veux pas les prendre comme des pensées mais comme des éléments. Il va d’éléments en éléments, rebondissant de l’un à l’autre. Comme une agrégation, un épluchage du superflu, cela forme une ligne montante, qui gagne en puissance, ou unité.

Dans Sérotonine, chaque élément est énoncé par un personnage ou narrateur. C’est une opinion, une considération, une sensation. Je peux regarder cet élément de deux points de vue, celui de l’auteur, Michel Houellebecq, et celui du mien, le lecteur. Michel Houellebecq joue plus ou moins consciemment avec son point de vue. Je suis toujours à me demander si ce que le personnage ou narrateur pense, reflète ce que lui pense. Il est permis de penser que parfois ils sont en total accord, parfois ils sont en total désaccord, plus souvent c’est plus nuancé. Michel Houellebecq expose son incertitude constante. Une opinion est multiple dans ses composantes intellectuelles, sensibles. Il lâche des pions, moments après moments, sa pensée est dans l’avancée, dans le mouvement. Quant à moi, je suis pris entre ma propre opinion, vis-à-vis de ce qui est écrit, et un dialogue avec les lois ou convenances. Ce qui est émis est vulgaire, ou contraire à la pensée dominante, ou tout simplement hors norme. Là, je suis mis en position de juge. Je me demande tout le temps :

  • Non mais ! C’est vrai ou c’est faux ce qu’il dit là ?
  • Non mais ! Il exagère.
  • Non mais ! C’est drôle ou pas ?
  • Non mais ! Il a le droit de dire ça ?

Je suis sans cesse mis en position de juger. Je juge le personnage et l’auteur. Et je rends compte à une autorité. Cette autorité, c’est celle que je me suis construite personnellement, celle qui m’a été inculquée par les lois ou habitudes, la bien-pensance passe par là. Mais cela va plus loin, par cet incessant dialogue avec l’autorité, il y a une forme de négociation sous-jacente qui s’installe. Je suis modifié. Enfin, je perçois que je le suis. Mes certitudes vacillent. Dans cette incessante négociation, les lignes de frontière bougent. Elles sont du moins fortement questionnées. Il y a une entité qui cherche à se créer un espace plus ample pour penser. J’y perçois une liberté supplémentaire.

La ligne Personnage/Auteur

La lecture de la première partie de Sérotonine, la période Yuzu, m’a un peu déçu, c’est pour moi du Houellebecq de seconde zone, du Houellebecq série B. C’est volontaire bien sûr, abrupt, lourd, sans poésie, sans glissement de faille. C’est sa base, il démarre, il prend de la vitesse, il pose des éléments au sol. Je me dis que bien évidemment on est loin de la psyché de l’auteur. Le personnage est ainsi. La distance personnage/auteur est grande.
Mais très vite, il devient beaucoup plus pointu dans ses considérations. Aussi, par le plomb ou la désolation, mon cœur est appelé, raccroché à celui du personnage. La distance se raccourcie. Et là je me dis que cela peut très bien être la pensée de l’auteur, ou l’inverse, ou une partie de sa pensée, ou un mix. Et là je me laisse porter. Je suis à fond avec le personnage.
Jusqu’à ce que tout à coup une considération très hétérogène arrive. L’auteur m’avertit. Fais gaffe ! Il s’agit bien d’un personnage. C’est vrai que j’aurais pu l’oublier. C’est un pic abrupt sur la ligne. La distance est maximale.
Cette ligne gagne en puissance puisqu’il traite de sujets de plus en plus pointus. (Agriculture, Europe, Première Guerre Mondiale, littérature, amour).

La ligne Mon opinion/Autorité

Elle suit les mêmes éléments et donc les mêmes sujets. Il m’est très difficile de décrire l’évolution du dialogue entre mon opinion et l’autorité existante tout au long de la lecture. Ce que je peux dire c’est qu’il y a questionnement incessant.

Ces lignes sont des schématisations simples. Il y a bien d’autres perceptions qui ondoient au cours de la lecture.
Ces lignes forment une avancée ondoyante du début jusqu’à la fin du roman. Par la multiplicité et la précision des éléments le mouvement est très fluide. C’est ce qui m’amène à cette perception psychédélique. J’ai eu des moments de vertiges quand je sentais que l’auteur s’avançait vers moi brusquement, ou reculait ; quand je me suis senti tout à coup libéré du juge ou du troisième œil. J’ai ressenti des épanchements sincères, des bulbes d’émotions à la surface ou en creux. Cette avancée ondoyante, j’ai envie de l’appeler maintenant Faille.

Ce mouvement était déjà présent dans La possibilité d’une île, de façon moins fluide, plus « carré ». En effet la poésie de Michel Houellebecq à ce moment là était centrée sur les villes et les déserts rocheux, volcaniques. Il s’est ensuite ouvert à la flore, au climat tempéré. Il a ainsi gagné en rondeur, douceur. Il est plus à l’écoute des plus petits éléments. C’est en partie grâce à cela que sa puissance projective s’est amplifiée considérablement.

Aussi les sujets étant de plus en plus en prise sur l’actualité prégnante, une sensation de puissance folle s’est installée, comme si une boule de feu de plus en plus énorme avançait inexorablement, comme si elle allait tout dévaster sur son passage. D’autant plus que la surface autoritaire est déformée incessamment. Cette sensation est bien sûr floutée par l’humour de Michel Houellebecq, par son jeu sur les points de vue, par sa capacité à m’émouvoir.

La faille monte des objets les plus triviaux aux sujets cruciaux qui touchent la France actuelle. Si je prends l’image de la pyramide, si tant est qu’elle existe, la faille part d’un point à la base et monte « quasi » jusqu’à son sommet, de façon sinueuse, impossible à visualiser. La séquence de ces multiples prises de positions ou considérations, ce mouvement, j’ai envie de dire que cela forme une pensée. Cette pensée est un mélange de celle du narrateur, de l’auteur, de moi-même et de mes autorités. Elle diffère donc pour chaque lecteur. C’est impossible à décrire. Ce roman est pour moi, sans l’être bien sûr, un roman à thèse. Il décrit dans un flou, une ligne de faille en France aujourd’hui. Je la perçois. Michel Houellebecq m’en montre une image. Il me semble prendre certaines positions, être critique vis-à-vis d’autres, et tout ceci est noyé dans un nuage. C’est un nuage qui danse à l’intérieur et en dehors de la pensée. J’ai bien envie de me laisser porter par ce nuage virevoltant. Je pressens autre chose. Y’aurait-il une matière condensée à l’intérieur ?

J’ai l’impression que le paragraphe où il traite de La Première Guerre Mondiale, en utilisant Marcel Proust et Thomas Mann, est une étape importante dans la ligne narrative. Elle m’a parlé directement. Ces millions de morts dans la boue, évidemment que cela me touche, m’écœure. Evidemment que je me demande pourquoi. Je regarde ces quelques lignes dans le vague et je me dis que ce n’est pas juste une dérision de plus. Je cherche la substance. Y’aurait-il quelqu’un pour m’éclairer ?

La sérotonine, c’est le plaisir à lire les pérégrinations du narrateur, les risques qu’il prend dans tous ces ricanements, sa manière de dépasser les bornes par rapport à une certaine morale. Je suis mis face à ma morale personnelle. C’est une critique, bien sûr, du monde libéral. C’est le problème de la segmentarisation des esprits. C’est la consommation perpétuelle. C’est le transport du temps dans des cases d’agendas, le moment du travail, le moment de la consommation, le moment de la recherche du plaisir sexuel, le moment de la construction d’un amour. Entre parenthèse la vie des artistes et celle des agriculteurs peut rester aujourd’hui un exemple, une bulle protégée de cette segmentarisation. Florent-Claude Labrouste a rencontré l’amour. Il a eu l’occasion de réellement s’engager. Mais il a à chaque fois gâché l’occasion. Et après ces expériences gâchées, il perd totalement l’estime de lui-même, et même l’idée de retenter l’expérience. Il se laisse tomber inexorablement.

Dans mon cas cela paraissait fonctionner, enfin la douche c’était
quand même trop violent, mais je parvins peu à peu à prendre un bain
tiède, et même à me savonner vaguement. Et du point de la libido ça ne
changeait pas grand chose, je n’avais de toute rien éprouvé qui
ressemble à un désir sexuel depuis la châtain d’Al Alquian, la peu
oubliable châtain d’Al Alquian.

Son esprit, son besoin d’ampleur, a complètement été détruit par la société. La configuration spatiale de l’esprit des héros Houellebecquien les empêche de vivre dans la société actuelle. Le personnage houellebecquien ne peut pas adhérer, se lier, à un segment de pensée. Ces segments coupent les rapports entre les choses. Chaque segment a sa propre valeur, comme un objet de consommation. C’est uniquement vertical. Il a besoin d’espace horizontal.

La possibilité d’une île

Je me rendis compte alors que je me coupais, peu à peu, de toutes
les possibilités ; il n y avait peut-être pas, dans ce monde, de place
qui me convienne.

C’est là qu’on pourrait lui reprocher, enfin je crois l’entendre parfois, une forme d’autoritarisme. Or, le personnage Houellebecquien est profondément anti-militaire.

La possibilité d’un île

Rien ne subsistait non plus de ces systèmes philosophiques ou
théologiques pour lesquels les hommes s’étaient battus, étaient morts
parfois, avaient tués plus souvent encore.

Il ne peut pas supporter certaines injonctions. Elle le coupe de certains de ses espaces mentaux. Il saigne.

Comme dans La possibilité d’une île où le narrateur Daniel dit

Je n’avais pas été capable d’accéder à l’esprit. Je continuais,
pourtant, à attendre un signe

, les dernières pages de Sérotonine offre la possibilité d’un sauvetage. Ce sauvetage a une dimension chrétienne :

Et je comprends, aujourd’hui, le point de vue du Christ, son
agacement répété devant l’endurcissement des cœurs : ils ont tous les
signes, et ils n’en tiennent pas compte.

Alors il fuit. C’est une fuite en avant, que personne ne puisse l’attraper. C’est de là que vient sa déroute profonde, comme un suicide. C’est la fin de Sérotonine.

Est-ce qu’il faut vraiment, en supplément, que je donne ma vie pour
ces minables ? Est-ce qu’il faut vraiment être, à ce point explicite ?
Il semblerait que oui.

Le monde actuel endurcit les cœurs. Les héros Houellebecquien ne peut plus aimer
De nombreuses personnes semblent se départir très bien du monde tel qu’il est, les « héros houellebecquien », non. La faille est montrée. Ces deux visions sont-elles irréconciliables ou y a-t-il une négociation possible ?
Je crois que la Faille décrite par Michel Houellebecq est un outil de négociation au niveau Français, la France avec ses restes aristocratiques, la France et la religion chrétienne, la France et son agriculture, la France et l’Europe, la France et le monde anglo-saxon, la France et son histoire (ici La première guerre mondiale), la France et la famille, la France et les nouveaux devoirs écologiques. C’est une faille entre la pensée et la famille.
Ce n’est pas une pensée révolutionnaire, c’est une pensée décrivant le réel et ses failles, très précisément, en dessous des blocs idéologiques, cassant les blocs idéologiques, dans leur chair. Peut-être que cela nous offre une très difficile possibilité de reconstruction.
Je débouche sur la fin de son poème C’est comme une veine qui court sous la peau.

Je sais que la résignation vient de partir avec la facilité d’une peau morte.
Je sais que son départ me remplit d’une joie incroyablement forte.
Je sais que vient de s’ouvrir avec un pan d’histoire absolument inédit.
Aujourd’hui et pour un temps indéterminé nous pénétrons dans un autre monde, et je sais que,
dans cet autre monde, tout pourra être reconstruit.

Je propose une adaptation de La possibilité d'une île le 1er février.

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