" N'oubliez pas que cela fut "

Avis sur Si c'est un homme

Avatar HamsterNihiliste
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Des millénaires après la Bible qui a raconte la création de la foi en Dieu et en l'Homme, Si c'est un homme est le livre qui raconte sa fin.

Il y a autant à témoigner pour le lecteur de ce livre qu'il y a à témoigner pour le déporté qui a vécu et survécu à la Shoah. Monolithe historique ; livre que tout homme qui a un tant soit peu de conscience de la dignité humaine se doit de lire et de graver dans sa mémoire ; tableau mort-vivant qui est celui qui montre, et qui fait ressentir le plus possible, ce qu'étaient la peur et la souffrance ; je ne reviendrai pas sur les raisons pour laquelle Si c'est un homme est une claque dans la gueule. Si vous vous voulez vous rendre compte de ce qu'est l'unicité de chaque vie terrestre, comprendre sa rareté et voir qu'elle ne tient à rien, c'est le moment. Après cela vous n'écraserez plus jamais une fourmi sous votre pied, quand Si c'est un homme vous aura montré qu'on a déjà réussi à réduire l'homme au niveau de la bête.

Malgré tout il y a des choses qui gênent. Le livre témoigne lui-même de l'impossibilité de faire comprendre totalement ce qu'était la Shoah. Malgré l'intention originelle, qu'il explique dans la préface, d'avoir jeté tous ses souvenirs pour s'en libérer et les donner au monde, Si c'est un homme est trop construit. Il suit un ordre chronologique, et on ne peut pas vivre en même temp; s que le narrateur ; tout au long du livre on sait qu'il va survivre, puisqu'il est revenu pour témoigner. On adopte son point de vue, on ne connaît que les personnages qu'il rencontre au fur et à mesure. Dans l'appendice où il répond aux questions les plus fréquentes, il utilise lui-même le terme de " personnages " et n'hésite pas à parler de " roman ". Il y a même plusieurs épisodes construits comme des péripéties, voire quasiment dynamiques ; les dix derniers jours, malgré les derniers assauts de la morts, sonnent presque comme une liste d'astuce, une aventure de scouts qui s'en vont avec espoir vers la liberté et qui s'écrient " Et dis-donc, Primo, on est dehors ! ". Il y a donc un héros, et c'est là ce qui est pervers.

Dans ce monde où il n y' a ni de pourquoi ni de sens, il n'y a pas non plus de héros ; c'est totalement contraire au mécanisme du camp qui est décrit dans le livre lui-même. On ne connaît rien de la vie ni des pensées des autres, on ne les comprend qu'en fonction de ce qu'en pense Primo Levi. Le fait qu'il soit le héros biaise forcément l'horreur qu'on va ressentir. Tout le roman est insoutenable, et comprendre pourquoi cela s'est passé est impossible, on le sait. Cependant aujourd'hui au XXI° siècle, nous lecteurs, on en sait plus en commençant la lecture que l'auteur au moment où il a été déporté.

Pour véhiculer l'horreur, on témoigne de ce style froid et dépassionné, mot qu'il utilise lui-même. Je ne sais pas. Les mots ne pourront jamais montrer à la perfection ce qu'il y a à montrer, et les images surpassent de beaucoup les mots, c'est sûr. Le fait est que Primo Levi a choisi les mots et non les images pour témoigner, sûrement parce que c'était le moyen le plus universel de s'adresser au monde ; surtout pour parler de la part du peuple juif, qui est né avec les mots. Ses mots tentent donc, le plus possible, de s'approcher de l'horreur froide et dépassionnée. Mais il y a toujours ses réflexions, ses pensées, ses angoisses. Le livre est construit avec tout ce ressenti personnel ; et même s'il n'a pas de recherche stylistique ou de style emphatique, ce ressenti est présent. Et le fait qu'il existe une pensée une pensée humaine pour témoigner du Lager est contraire au Lager. C'est pour cela que je juge le livre contradictoire.

Comment témoigner alors, comment lutter contre l'oubli ?

Je pense que c'est cela, la vraie question que soulève le livre. Même en 300 pages, un homme qui a vécu cela ne peut s'en libérer complètement, et vivre en paix avec la conscience d'avoir partagé sa couchette avec un cadavre ou d'avoir attendu que son camarade crève pour lui manger une ridicule ration de pain. La machine concentrationnaire a fait en sorte que ceux qui entrent n'en sortent que par la cheminée, et que les très rares qui en sortent vivant soient condamnés à garder une part de souvenirs et d'horreur pour eux. Le Lager a créé la solitude, et jamais l'homme n'a dû être plus seul que pendant la Shoah pour pouvoir continuer à se battre.

Plus que les mots, peut-être que les images rendront mieux justice, un jour, à ce qu'il s'est passé. La Liste de Schindler a réussi, elle qui n'a ni héros ni espoirs placés sur un détenu en particulier. Je n'ai pas vu le film que je vais citer, mais il me semble que le Auschwitz d'Uwe Boll est le film qui remplit le mieux cette tâche ; il n'a pas de compassion, il est brutal, il montre ; et son seul défaut est sûrement de rendre présent le réalisateur à l'écran, comme pour lui donner quelque chose à prouver, et donc donner au camp de concentration une pensée, ce qui n'est pas sage non plus.

Il faudrait, pour comprendre, avoir partagé réellement cette souffrance. Les mots, même ceux de Primo Levi, ne sont qu'un moyen de l'approcher, et un aperçu de ce que la Shoah a pu produire en profondeur sur une seule personne.

Pour tout approfondir, pour comprendre toutes les vies auxquelles on a mis fin entre 1941 et 1945, il faudrait avoir écrit six millions de Si c'est un homme, et il faudrait lire six millions de fois Si c'est un homme.

Alors là, peut-être seulement, on comprendra ce qu'était la guerre, on comprendra ce qu'était la mort ; on comprendra que la Shoah, ce n'est pas six millions de morts.

Mais c'est, soixante millions de fois, un mort.

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