Un livre aguicheur qui laisse sur sa faim

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Avatar Clément Nosferalis
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Alors que Michel Houellebecq est un auteur clivant, s’il en est, que cet opus l’est d’autant plus, car il aborde des thèmes dits « polémiques », il sera peut-être surprenant que je sorte de ce roman avec l’impression générale « Ce livre ne m’a semblé ni bon ni mauvais, ni scandaleux ni génial, ni osé ni polémique ». C’est, en fait, l’impression que me font tous les Houellebecq que j’ai lus, à part ces recueils de poésie, qui sont complètement sans intérêt, et le court texte « Rester vivant », qui garde toujours une place de choix dans mon cœur.

Le début m’avait pourtant semblé très prometteur : le premier chapitre, consacré à Huysmans et à des considérations générales sur la littérature, est plutôt attractif, avec son style fin XIXème. Puis la description du milieu universitaire est d’une ironie mordante, surtout quand on pratique ces milieux-là. Le long récit de la vie sexuelle du narrateur passe tranquillement, le roman semble bien mené, intéressant. Plus tard, la tension façon « thriller politique » des sections II et III sont plutôt intéressantes, bien menées également.

Au point de vue de la « polémique », Houellebecq a été, une nouvelle fois, très fort : il évoque en effet à peu près tous les sujets qui pouvaient faire polémique aujourd’hui ; mais il ne prend jamais partie, il ne donne jamais un « bon point » à une quelconque idée ou un quelconque courant politique ou intellectuel. Sa critique de l’humanisme libéral est toujours féroce, mais son ironie contre ceux qui le critiquent, à savoir ici les identitaires et les islamistes (qui sont rangés dans le même sac), est tout aussi mordante. La conversion finale à l’islam, dans le tout dernier chapitre, ne se fait qu’au conditionnel : elle n’est pas véritable ; et, même si on la considérait comme avérée, elle n’en serait pas moins plus un aveu d’échec qu’un élan plein de sens. Donc, dire que ce livre est une charge contre les musulmans, disons « façon Eric Zemmour », pour reprendre une polémique récente, est complètement insensé : l’islamisme subit l’ironie houellebecquienne, mais sur le même plan que tous les autres courants de pensée du monde moderne.

Alors, oui, ce roman est intéressant, parce qu’il ramasse en 300 pages des dizaines de thèmes intéressants du monde moderne. C’est, disons, un roman qui nous parle de nous ; alors on est content. Mais il ne faut pas pousser non plus. Houellebecq n’aboutit rien. Tout est effleuré, on passe de manière impressionniste autour du monde moderne sans jamais entrer en lui. On me dira « c’est fait exprès », et je répondrai « oui, mais il aurait pu mieux faire exprès ». Si cet impressionnisme avait été vertigineux, justement « à la Huysmans », alors, oui, on aurait eu un chef-d’œuvre. Mais ce n’est pas le cas. Houellebecq entre partout avec ses gros sabots, son absence de subtilité ressort dès la première section, après des premiers chapitres si prometteurs. Les scènes de sexe, par exemple, sont complètement ratées et sans intérêt. On me dira « Mais c’est raté exprès, c’est pour montrer que la sexualité moderne est en échec », et je répondrai : ce n’est pas parce qu’on dénonce un échec qu’on doit se mettre en échec littéraire. La littérature ne fait sens que si elle est belle et puissante ; là, c’était raté, donc mauvais, et le « fait exprès » ne change rien à l’affaire.

Il serait temps de comprendre que Houellebecq n’est ni un génie ni quelqu’un qui vole sa renommée. C’est un romancier acceptable, qui a vu parmi les premiers, et avec une méthode rigoureuse, le désespoir auquel pouvait mener la « société moderne », si tant est que ce machin existe. Il a su retrouver une écriture simple, pouvant être lue par tout le monde, même les gens qui lisent peu voire ne connaissent rien à la littérature : c’est à bon droit qu’il est un auteur populaire (si je voulais être méchant, je dirais : Michel Houellebecq est le Marc Lévy du désespoir). Les littérateurs, ceux qui cherchent la « hauteur du style » et la beauté littéraire, resteront sur le faim. Dans ce cas, pourquoi est-ce que j’ai lu ce livre, pourquoi est-ce que je lis systématiquement tous les Michel Houellebecq, alors que mon sentiment final est toujours le même ? C’est une sorte d’attirance coupable pour son désespoir, pour son ironie, pour son fiel nihiliste (bien qu’il critique, évidemment, le nihilisme). Je ferai mieux d’aller lire autre chose, c’est pourquoi je me sens obligé de terminer ici ma critique.

(J'ai écrit l'original de cette critique ici : http://wildcritics.com/?q=critiques/michel-houellebecq-soumission)

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