Je ne crois pas qu'il s'agit là d'un grand écrivain, peut-être, à tout le moins, de quelqu'un qui, à force de lire et surtout d'écrire, à su se montrer très habile à manier les mots (ce qui n'est déjà pas si mal).


Certains passages valent le détour, aussi bien du point de vue de la forme, d'une certaine maîtrise, que d'un fond effleurant une forme de fantastique, perceptible jusque dans le titre, et pouvant (parfois) tenir en haleine. Les contextes sont variés : l'Angleterre pluvieuse et grise, l'Inde misérable, poisseuse, moite et mystique, et cette curieuse voire désagréable impression d'être ballotté d'un livre à un autre. Trop d'histoires en une seule peut-être? La faiblesse de Guenassia a peut-être été de vouloir trop en faire, d'avoir trop chargé son histoire en sous-histoires superfétatoires. Par exemple, quel est l'intérêt d'apprendre que le héros, ce Tom qui "trompe la mort" ait eu une fille? Cet aspect de sa vie ne vient nullement servir l'histoire, qui aurait largement pu se passer de cette progéniture inutile.


Malgré ces différentes parties diamétralement opposées mais somme toute variées, riches, et finalement assumées, il y a tout de même quelque chose qui tient le lecteur ici. Est-ce dans la capacité qu'a l'auteur de nous faire ressortir les odeurs subtiles émanant des quartiers populaires de Delhi? Il est vrai que la multiplicité des parfums capiteux décrits ici allant du gasoil des véhicules deux roues aux fortes odeurs de ruelles étroites coupes-gorge, embrumées, emplies des poubelles de restaurants, des délicieux fumets des plats traditionnels fortement épicés et de la chaleur humide propre aux pays exotiques à de quoi déboucher les narines. Non, le caractère envoûtant du livre est plutôt lié à cette effronterie qu'à le héros envers la mort de lui survivre, malgré lui, le tout en donnant des coups de butoirs aux lois rationnelles et terre-à-terre de la science et de la biologie. On peut rêver merde, et la littérature, comme le cinéma, peut permettre cela. Cet aspect fascinant du héros, normalement au centre de l'histoire, tient une place prépondérante dans la "première partie" du livre mais hélas s'évapore tout doucement à mesure que l'on se rapproche de la dernière partie, la plus intéressante peut-être, paradoxalement, une enquête policière qui doit surtout au contexte de cette inde mystique.


Toute la vie du héros est dépeinte : son enfance en Angleterre, son adolescence en Inde, périodes de sa vie toutes agrémentées de ces bras de fer avec la mort qui jalonnent son histoire, son service militaire, les missions qu'il a effectuées, son spectaculaire accident d'hélicoptère, une vie de couple (et très vite, le bébé qui va avec...), un travail, et, plus de 20 ans après, le retour en Inde. Dommage que ce personnage opaque ne soit pas plus au centre de l'histoire ; mais l'auteur a privilégié une histoire commerciale, bien écrite mais faite de concessions faciles au grand public (l'histoire d'amour et j'y reviens encore l'enfant du héros), plutôt que de se centrer sur un personnage qui valait largement son pesant de cacahuètes. Guenassia aurait pu et du se permettre, avec ce talent délicieux propre aux hommes de lettre qu'il semble posséder lui aussi, un peu plus de profondeur, ce qui aurait pu faire de son roman un ouvrage plus relevé, plus fort en gueule, plus puissant, plus vibrant, moins oubliable, donc plus marquant. Dommage.

ErrolGardner
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le 28 juil. 2015

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