Ce livre narre la tragédie de Hassan, jeune garçon né dans un village perdu des montagnes de Turquie, d'une mère fort malheureuse en mariage et d'un père dont, finalement, on ne saura que peu de choses, si ce n'est qu'il a drogué la mère de Hassan pour l'enlever et la forcer à se marier avec lui.
Le meurtre du père, tué par l'amant de sa femme, lance l'histoire et la descente aux enfers de Hassan, tiraillé entre son amour maternel et le désir de vengeance de sa famille, trop lâche pour tuer elle-même. La grand-mère utilise toutes les astuces possibles pour forcer son petit-fils à tuer sa propre mère : d'abord le couvrir de cadeaux, puis le plaindre, puis le supplier, enfin, arrêter de lui parler, et lui faire comprendre que seul le matricide la rendra heureuse. Les oncles usent des mêmes stratagèmes pour faire plier leur neveu, en y ajoutant un volet religieux : un père non vengé serait condamné à errer sur terre, son âme étant incapable de connaître le repos. Puis le village tout entier commence à s'en mêler : insultes envers le lâche Hassan et sa mère volage, ragots, mensonges et attention feinte envers le pauvre enfant, qu'on pousse à tuer sa mère. Le tableau dépeint par Kemal est saisissant de réalisme et d'horreur : la lecture finit par dégoûter, on en vient à se dire que cette affreuse tragédie n'est qu'une histoire ordinaire de village rétrograde où ses membres sont bien trop attachés à un prétendu "honneur", pour lequel ils sont prêts aux pires atrocités. J'ai adoré lire ce livre, mais sa lecture m'en a retourné l'estomac tant le tout paraît cohérent, crédible, et même banal. À la question "à qui la faute", que les tragédies posent toujours de façon implicite au lecteur, la réponse est riche et multi-dimensionnelle : le père de Hassan est en partie responsable de ce meurtre, lui qui a ravi la mère de façon abjecte et dégoûtante. La grand-mère de Hassan, et tout le reste de la famille paternelle, n'est pas en reste : leur désir de vengeance, et leur lâcheté crasse, les a fait utiliser Hassan comme une poupée pour parvenir à leurs fins. Les us et coutumes de l'époque sont, eux aussi, vivement critiqués : la religion dévoyée pour assouvir une soif de vengeance incompatible avec l'amour de son prochain, l'importance démesurée de la réputation et de l'honneur, la nécessité absolue de conserver les liens familiaux, même toxiques, tant et si bien que personne ne permettra qu'une mère et son enfant ne s'éloignent du reste de la famille, tous ces éléments ont leur rôle à jouer dans cette tragédie, ce gâchis de vie humaine dur à lire mais magnifiquement bien écrit.