Void Star est souvent présenté comme un hommage à Neuromancien. Cette affirmation me laisse perplexe. À bien y regarder, Zachary Mason ne pastiche pas tant la trilogie fondatrice de William Gibson que sa trilogie du Pont. Certes, on retrouve trois points de vue, une San Francisco fragmentée — presque à la manière de Snow Crash, lui-même déjà relecture de la première vague cyberpunk — et une galerie de personnages typiques. Mais cela ne suffit pas à établir une filiation solide.
Mason semble hésiter entre cyberpunk orthodoxe et hard science. Le personnage d’Irina, introduit chez Water & Power face à Cromwell, en est un bon exemple : les détails techniques relèvent clairement d’une approche hard science, tandis que Cromwell évoque davantage un archétype à la John Hammond qu’un acteur crédible du capitalisme technologique contemporain. Cette oscillation constante crée un flou difficile à ignorer.
Kern, de son côté, incarne un archétype usé : l’homme de main. Illettré, mais paradoxalement « éduqué » via une machine contenant des millions de livres. Une idée qui aurait pu être troublante, mais qui ici reste superficielle, presque décorative.
Void Star approche aujourd’hui de sa première décennie, et cela se ressent fortement. Mason écrit avant l’explosion des modèles génératifs, avant ChatGPT. Le métier d’Irina — psychanalyste d’IA — relevait encore de la spéculation en 2017. En 2026, il constitue déjà une réalité émergente dans l’écosystème des startups. On pourrait objecter que la science-fiction a toujours anticipé, comme Clarke dans 2001. Mais Clarke, Gibson ou Stephenson n’ont jamais prétendu figer l’avenir ; ils en exploraient les possibles. En 2017 pourtant, les signaux étaient déjà là — ne serait-ce que dans les keynotes GTC de Nvidia.
Une autre impression persiste : celle de ne pas lire un roman, mais le pilote d’une série. Là où le cyberpunk, comme la fantasy, repose sur une densité descriptive — des lieux, des corps, des atmosphères — Void Star reste étonnamment minimaliste. Les décors sont esquissés, les personnages à peine incarnés. L’ensemble pourrait presque s’inscrire dans l’univers de Westworld sans réelle friction.
Mason semble fasciné par ce qui apparaissait alors comme un gadget : le drone. Mais il passe à côté de deux mutations majeures de l’IA : la médecine et l’assistance aux personnes vulnérables. Thalès, figure de déclin cognitif, aurait pu être le point d’entrée de cette réflexion. Pourtant, il n’est qu’un prétexte narratif, un sacrifice nécessaire à un monde qui se veut cyberpunk mais reste étrangement figé. En 2026, on imaginerait au minimum des IA visant un maintien compensatoire. Ici, rien de tel.
Plus globalement, Void Star manque d’élan. Les trilogies de Gibson, aussi sombres soient-elles, ouvraient des fenêtres sur des futurs plausibles. Accelerando de Stross, malgré son humour noir, débordait d’idées. Mason, lui, adopte une posture « clinique » de l’IA, mais cette approche semble reposer sur une compréhension superficielle du sujet. Passé un certain point, le lecteur a l’impression que l’auteur espère simplement qu’il n’ira pas chercher plus loin — notamment du côté de Shirow.
Certaines références deviennent même lourdes. La citation explicite de Lumière virtuelle, transposée maladroitement via un smartphone, donne le sentiment d’un clin d’œil appuyé plutôt que d’une réinterprétation. Comme si la référence remplaçait la vision.
Le regard porté sur les entreprises high-tech est lui aussi étonnamment convenu. Drones policiers, contrôles inter-étatiques, marines en armure gardant des favelas : autant de clichés déjà largement explorés. Or, le cyberpunk est un genre profondément politique. Ici, cette dimension semble figée, presque paresseuse.
Même constat pour les armées privées. Sujet pourtant riche — de Comte Zéro à Cyberpunk 2020 — mais traité ici sans profondeur, alors même que Blackwater avait déjà redéfini la perception publique de ces structures au moment de l’écriture.
Enfin, Larès. L’artefact central, cet ordinateur conçu par IA, aurait dû être un point de bascule. Mais tout devient incohérent : il programme sans IA, les mécanismes narratifs s’effondrent, les scènes d’action perdent toute logique. À ce stade, l’incompréhension l’emporte sur la suspension d’incrédulité.
Au fond, la question initiale revient : ce décalage entre anticipation et réalité, entre vision et implémentation, est-il simplement le signe d’un roman daté — ou celui d’un genre que la réalité technologique a rattrapé, voire dépassé ?