La porte d'entrée des céliniens

Avis sur Voyage au bout de la nuit

Avatar Isaac Tarek
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Ancien cuirassier de la guerre 14-18, médecin pour la Société des Nations puis à son compte en banlieue parisienne, Louis-Ferdinand Destouches publie son premier roman Voyage au bout de la nuit en 1932. Il le signera du nom de sa grand-mère, Céline, d’où le pseudonyme littéraire Louis-Ferdinand Céline.
Le roman obtiendra le prix Renaudot, à défaut du Goncourt. En se mettant en scène sous les traits du personnage de Ferdinand Bardamu, Céline injecte sa réalité dans une œuvre où l’on ne sait plus trop dissocier le vrai du faux…

De Paris à New York, en passant par l’Afrique

Tout commence à la terrasse d’un café, place Clichy, où Bardamu, attiré par les tons patriotiques d’une fanfare militaire, va s’engager en tant qu’officier pour la guerre 14-18. Le militaire ingénu va ouvrir les yeux sur le carnage d’une guerre dont le sens échappe à sa génération. Et où les officiers français semblent aussi dangereux que les belligérants allemands.

Après cet intermède guerrier et un bourrage de crâne patriotique lors de son hospitalisation, retour à la vie civile pour notre « héros ».

Poussé par une lâcheté qu’il assume et brandit tel un étendard, Bardamu va fuir l’Europe pour l’Afrique puis les États-Unis. Mais aucune destination ne lui apportera la paix.

Écœuré par la condition de l’homme moderne, que ce soit dans les usines Ford à New York ou dans le village de Bikomimbo, Bardamu se réfugie dans la misère de la banlieue parisienne.

Reflet d’une époque

Choc littéraire en son temps, le Voyage… est construit sur une structure particulière.

Le roman est avant tout une longue errance, propice aux réflexions existentielles de son personnage principal, et moins un récit romanesque au sens strict. De la première à la dernière page, on ne peut discerner une réelle évolution du personnage principal.

Céline nous livre la tranche de vie d’un narrateur désabusé face à une France traumatisée par la Première Guerre Mondiale. Un conflit effroyable dont l’armistice n’est pas synonyme de lendemains qui chantent. En effet, le krach de Wall Street donnera le dernier coup de massue à une Europe déjà mutilée.

Dans les usines Ford ou dans les colonies, l’exploitation de l’homme par l’homme se perpétue par des méthodes dites « modernes » mais éloignées de l’idée « progressiste ». Pourtant, dans le Voyage…, l’exploité « ahuri » ne vaut pas mieux que son exploiteur. Ce n’est qu’un couple où le partenaire reste désespérément dépendant de sa moitié. Sans elle, il ne peut vivre.

Les institutions en prennent également pour leur grade. L’armée, l’État et le corps médical sont décrits comme des organismes aliénants, dirigés par des fous incompétents.

Un livre politique ?

Dans cette période agitée et en pleine effervescence politique, le livre de Céline touche un point sensible. Ses apparents relents antisystèmes et ses corollaires (pacifisme, anticolonialisme, anticapitalisme…) séduisent les lecteurs.

Considéré par la gauche comme un écrivain prolétaire, Céline ne cédera jamais aux sirènes des partis progressistes. Sa découverte de l’URSS scellera définitivement toute cooptation de l’écrivain.

L’anti-modernisme du Voyage… fait également son effet sur un lectorat de droite, modérée ou non, qui ne cache pas son mépris du taylorisme, mais également du processus démocratique, dont le nihiliste Céline n’est pas un fervent défenseur.

Anarchistes, communistes, partis de droite… Chacun tente de s’approprier un livre dont l’ambiguïté échappe aux interprétations.

Belle porte d’entrée pour l’œuvre célinienne, Voyage au bout de la nuit est une expérience littéraire puissante et atypique. Sa noirceur et son pessimisme feraient presque oublier son sens de l’absurde, illustré par un humour à froid.
Humour qui sera plus prégnant dans ses romans suivants. Aussi noirs, mais beaucoup plus drôles…

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