Cela fait longtemps que Susan Sontag fait partie de ma liste personnelle d’auteur‧ices cultes à lire, avec par exemple Gertrude Stein, sous l’influence de contemporains comme Maggie Nelson ou Geoff Dyer qui en parlent très bien. Je n’ai commencé par ce recueil posthume d’articles que par le hasard éditorial de sa publication récente, et vais m’empresser de lire ses tubes (Sur la photographie, La maladie comme métaphore).
À propos des femmes reprend des articles publiés dans les années 1970 dans la presse américaine : on y lit une Susan Sontag affûtée, à l’intelligence critique redoutable et singulière, rejetant l’étiquette féministe tout en défendant des positions qui en relèvent éminemment, renvoyant dos-à-dos le système capitaliste et le marxisme appliqué dans les pays soviétiques…
Tout programme sérieux visant à libérer les femmes doit partir du principe que la libération n’est pas simplement une question d’égalité (l’idée « libérale »). Car c’est aussi une question de pouvoir. Les femmes ne pourront pas être libérées sans réduire le pouvoir des hommes. Leur libération ne signifie pas seulement une modification des consciences et des structures sociales de manière à transférer aux femmes une bonne partie du pouvoir monopolisé par les hommes. C’est la nature même du pouvoir qui va se voir modifiée, puisque, à travers l’histoire, le pouvoir lui-même a été défini en des termes sexistes – identifié à l’idée normative d’un goût supposément inné des hommes pour l’agressivité et la coercition physique, et avec le cérémonial et les prérogatives des rassemblements entièrement masculins, à la guerre, dans les gouvernements, la religion, le sport et le commerce. Tout ce qui serait moins qu’un bouleversement de l’ordre des détenteurs de l’exercice du pouvoir et de la nature même de celui-ci ne serait pas une libération mais une pacification. (p. 70-71)
La critique Merve Emre souligne dans sa préface que 50 ans après, ses textes n’ont pas mal vieilli. C’est vrai. Elle est d’une grande acuité sur le vieillissement et la beauté, deux des grands thèmes du livre (quoiqu’un peu trop optimiste concernant les progrès de la cause des femmes), et surtout sur le fascisme et sa résurgence dans la culture et les œuvres artistiques. C’était il y a 50 ans, c’est aujourd’hui : vite, lire tout Susan Sontag.
Les privilèges émotionnels que notre société confère à la jeunesse ont pour effet de susciter chez tout le monde une certaine angoisse face au vieillissement. Toutes les sociétés modernes urbanisées – contrairement aux sociétés tribales et rurales – préfèrent dédaigner les valeurs de la maturité pour gratifier de tous les honneurs les joies de la jeunesse. Cette réévaluation du cycle de la vie sert avec brio une société profane dont les idoles sont une production une consommation effrénées et la cannibalisation sans limite de la nature. Une telle société se doit de créer une nouvelle perception des rythmes de la vie afin d’inciter à acheter plus, à consommer et à jeter plus vite. Les individus délèguent la conscience directe qu’ils ont de leurs besoins à des images commercialisées du bonheur et du bien-être personnel ; et, dans cette imagerie conçue pour stimuler sans cesse l’avidité de la consommation, la métaphore la plus populaire du bonheur est « la jeunesse ». (p. 23-24)