Bon, tout d'abord je ne félicite pas l'auteur de cette fiche. Si vous n'avez pas envie de bien faire le travail, ne le faites pas et laissez d'autres gens s'en charger parce que c'est extrêmement compliqué d'éditer. Passons.
Agar n'était pas mon premier contact avec Albert Memmi ; dans ma jeunesse à la faculté, nous avions eu la Statue de Sel au programme. Je ne l'avais pas lu précisément pour cette raison, puisqu'une œuvre paraît souvent moins intéressante quand on a pas vraiment le loisir de l'abandonner à tout moment. Je connaissais également de nom le Portrait du Colonisé, sans l'avoir lu.
Agar, court roman, n'a pas vraiment connu le succès des deux livres ci-dessus.
Cette oeuvre majeure d'Albert Memmi déroule une intrigue relativement simple : un jeune médecin juif tunisien tombe amoureux d'une française catholique d'Alsace et s'installe à Tunis avec elle. Les différences culturelles vont avoir peu à peu raison de leur couple, Marie ne supportant pas la vie en Tunisie. Les deux amants entrent alors dans une relation toxique : le jeune médecin tentant désespérément de concilier - parfois avec lâcheté - son amour pour Marie avec sa judéité tandis que sa femme se crée une forteresse pour se protéger d'une culture barbare qui l'agresse. Agar est un texte sans espoir dès le début ; on sait directement que cette histoire d'amour est vouée à échouer.
Derrière la question de la pérennité des mariages mixtes se pose aussi celle de la judéité puisque Albert Memmi était un des principaux penseurs de l'identité juive dans le monde francophone.
Marie refuse en effet le monde juif du narrateur, sa famille et même son pays tunisien. Il s'agit d'un refus net, épidermique : le monde du narrateur apparaît à la jeune française comme un univers vulgaire et arriéré. Le choc civilisationnel met ainsi à rude épreuve sa relation avec un narrateur qu'elle semble pourtant éperdument aimer car elle le juge différent des autres.
Cependant, l'identification du narrateur de Memmi au monde juif, bien qu'ambivalente, lui fait ressentir le jugement de sa femme comme un jugement personnel contre lui-même.
Je me persuadais enfin que le Nord c'était elle, et que le Sud c'était moi.
Agar, p. 143
Cette question du jugement est d'autant plus importante que Marie n'est pas seulement issue de l'ancienne puissance coloniale française : elle vient d'une culture partiellement allemande, ce qui provoque un certain malaise chez le narrateur quand elle décide de chanter une berceuse en allemand à son enfant. La légère germanité de Marie n'est pas du tout au cœur du récit mais affleure à à plusieurs moments, comme un rappel discret. C'est donc un choc de civilisation entre une culture victorieuse (française et catholique) et une culture qui a subi les persécutions (juive et tunisienne) auquel nous assistons.
Les refus de Marie, en arrivant au pays natal du héros, son incompréhension, son mépris même, ne pouvaient être qu'insupportables au jeune médecin, parce qu'il appartenait à une culture et à un peuple infériorisé et dominé.
Préface de 1964 d'Agar par Albert Memmi
Au-delà de ces considérations, il s'agit avant tout d'une histoire d'amour malheureuse autour d'un mauvais mariage, qui peut parler à beaucoup de gens au-delà des interrogations sur les différences culturelles. C'est aussi l'histoire d'une destruction mutuelle, avec une fin sans espoir. Agar est également le nom d'un personnage de la Genèse : une servante ayant épousé Abraham. Plusieurs allusions bibliques émergent du texte, notamment autour de la figure d'Abraham qui est aussi le nom du père du héros : la circoncision de son fils Emmanuel est ainsi associée à la ligature d'Isaac. La fin ouverte, assez mystérieuse, pourrait être une référence directe à l'exil d'Agar dans le désert.
Un petit livre qui gagnerait à être beaucoup plus connu. J'ai apprécié sa lecture (même s'il me manque quelque chose pour noter plus haut) et j'ai désormais envie de reprendre La Statue de Sel. N'ayant plus grand chose d'intéressant à dire, je vous laisse avec un ultime extrait qui résume pas mal l'enjeu du bouquin.
– Cela n'a jamais été possible, affirmé-je à haute voix.
Elle n'eut pas besoin d'explications.
– Et pourtant, dit-elle, tu m'as épousée.
J'hésitai, puis révélai ce que je sentais, atroce sans m'en rendre compte :
– Oui, je t'ai épousée... mais tu n'as jamais été ma femme.