Ce n’est pas simple d’organiser ses impressions après une telle lecture. Ça tourbillonne, on saisit au vol des axes de compréhension, des raisons pour lesquelles on a été happé, ou gêné, ou les deux à la fois, de pourquoi tout cela a quelque chose de drôle, de terrifiant et de triste. Ce maelström est la trace d’une imperfection, mais aussi, c’est certain, du génie. On se sent comme à la fin de Lost Highway, cotonneux, émerveillé, repu.
Parce que oui, c’est un peu le bordel. On est à la frontière du livre de stoner (« avec une affection, une attention infinies, Mado assise sur une souche sèche roule un gros zder illuminée par le soleil comme une aura »), du thriller (même si c’est une enquête « impossiblement irrationnelle »), du livre d’épouvante, de l’essai politique. Certains personnages sont peut être superflus, là pour être plus des caricatures que des êtres organiques (Hélène, Luc, et même, dans un certain sens, Mado), certains sujets sont simplement survolés et donc dispensables (la téléréalité. Ou même les extraterrestres, même si je comprends le sens, ça faisait peut être un peu doublon avec la chasse).
Mais dans ce joyeux et sinistre chaos, une trame forte, profonde, se dégage, comme une évidence. C’est un livre sur la peur, le traumatisme, le lien qui unit l’agresseur à l’agressé.e, le chasseur à sa proie. C’est un livre de folle vengeance, un exutoire, une brumeuse catharsis. Hannah et Fauvel sont des mutilées, on leur a imposé leur vie, on les oblige à être, on les condamne à la marge. Alors elles se trouvent, elles se libèrent ensemble. Hannah, c’est toute la colère de Fauvel, le bras armé de sa révolte contre les hommes, la violence « légitime », le patriarcat, symbolisé tout entier en Julien.
Caricatural ? Alors déjà non. Puis surtout, le livre creuse encore : Julien est lui aussi un produit, celui de la violence sociale, de l’usine, qui nous force à hiérarchiser, à dominer, pour ensuite nous recracher comme un rien et déchaîner notre violence sur le monde. Cette usine d’eau minérale est d’ailleurs le cœur abject qui pulse en filigrane sous la terre brumeuse, fangeuse, théâtre merveilleusement édifié par l’autrice, sous la forêt immonde, celle des contes qui sert à égarer la princesse, mais terriblement tangible, réelle, égratignante. Oui, c’est bien cette usine, et donc le système capitaliste tout entier, qui dégueule ces charniers cauchemardesques, ces corps énucléés, castrés, cette « poubelle », comme le dit Fauvel.
Mais c’est aussi un roman sur la reconstruction, sur l’amour. Les hommes peuvent surprendre, d’autant plus quand ils sont queer (Mitch, le « mec lourd », qui devient « une amitié évidente), les ami.es bien sûr, comme Mado, qui, même si c’est celle qui me touche le moins dans ce récit, offre de belles scènes de tendresse amicale. Et surtout Hannah, la propre bile de Fauvel, ce qu’elle a de plus noir, avec laquelle elle fusionne, qu’elle embrasse tout entière, avant de s’en séparer pour pourvoir exister, enfin.
Enfin, il faut parler de la narration. Parce que c’est autant étrange que génial : je ne sais pas qui raconte. J’ai l’impression d’être un personnage qui suit Fauvel, un morceau de sa conscience, mais en léger décalage avec la Fauvel du récit. Je suis un peu caustique, un peu ironique parfois, et du coup un peu plus léger. Même si quand elle plonge, je plonge avec elle, et quand elle a peur, vraiment peur, je suis mortifié. Si je ne me trompe pas, moi, ce morceau de conscience, m’exprime une fois en mon nom dans le récit, avant d’essayer de regagner maladroitement ma place.
Bref, je ne sais pas où m’arrêter, alors voilà. Merci à Shérazade de m’avoir mis ce livre entre les mains. On en lit pas beaucoup des trucs comme ça, et c’est précieux. J’y reviendrai, c’est évident.