- En 1977, la FSGT s'"attaque" aux parois, en signant une convention avec la mairie de la commune d'Hauteroche pour équiper une falaise du Dijonnais. L'idée est de disposer d'un mur naturel avec des voies très bien équipées et de tous les niveaux de difficulté, pour enseigner l'escalade en plein air, notamment la grimpe en tête (être "premier de cordée"), qui reste l'obsession de cet alpinisme populaire, dans un souci de conquête de l'autonomie. Une centaine de voies sont ainsi ouvertes sur cette falaise de 40 mètres de haut; un petit manuel est rédigé et publié, Falaise à l'aise, pour généraliser l'expérience. Aujourd'hui encore, la falaise d'Hauteroche est un lieu incontournable pour les grimpeurs de la FSGT.


- Dans les années 1980, la FSGT lance un autre chantier, qui va générer bien des débats endiablés, à coups de tribunes publiées dans la presse spécialisée : l'organisation des premières compétitions d'escalade. Chaque camp a son porte-voix médiatique: Montagnes Magazine est plutôt pour, Alpinisme Randonnée résolument contre. Pour la FSGT, la compétition est le dernier coup de pied qui fera tomber la statue du grimpeur héroïque.


- Moins touché que le métier de moniteur d'escalade, celui de guide de haute montagne est toutefois, lui aussi, victime de dynamiques qui tendent vers sa précarisation. Ainsi, par exemple, de l'apparition, dans les années 2010, des plates-formes en ligne de réservation de guides, comme Kazaden ou Direct Mountain. Ces nouveaux venus dans l'économie de l'outdoor contribuent à l'affaiblissement, voire à la disparition des anciens bureaux des guides et de leur modèle coopérativiste et solidaire, au profit d'une concurrence directe, qui peut être agressive. Outre le tirement des tarifs vers le bas, la possibilité que certaines de ces plates-formes offrent de commenter ou de noter les guides et leurs services remet en cause la culture de la sécurité inhérente à la profession: par crainte d'une mauvaise note publiée sur Internet, le guide, qui a perdu son rôle de pédagogue, peut être poussé à sacrifier la sécurité pour satisfaire les moindres désirs de son client-consommateur.


- « Un exilé qui veut entrer en France devrait pouvoir se présenter à la PAF et dire qu'il souhaite entrer sur le territoire français au titre de l'asile. Ce droit-là n'est pas respecté, c'est une démarche longue et complexe. On ne peut pas le faire immédiatement. Donc il faut que les gens puissent entrer sur le territoire français. [...] C'est une situation absurde, puisqu'ils sont obligés d'entrer illégalement sur le territoire pour demander l'asile. C'est la raison pour laquelle ils prennent des risques en passant par des chemins de montagne pour pouvoir faire appliquer leurs droits." Concernant les droits et devoirs des maraudeurs, d'un point de vue légal, elle explique : "Ce qu'on n'a pas le droit de faire, évidemment, c'est de faire de l'aide au passage à la frontière. Mais si l'on est coté français et que l'on rencontre des personnes qui sont en difficulté (et la nuit dans la montagne par essence tout le monde est en difficulté), on a le droit et le devoir d'aider. Sinon c'est potentiellement de la non-assistance à personne en danger. La subtilité, c'est qu'il faut le faire sans contrepartie. Ce qui est le cas des maraudeurs." Calvin Leclere, « Veilleurs de nuit, un documentaire dans les pas des maraudeurs du col de Montgenèvre », Alpine Mag, 22 octobre 2023. »


- En revanche, il est juste de signaler que les valeurs promues par l'alpinisme et l'escalade tels que la FSGT entend les pratiquer résonnent particulièrement avec la pensée libertaire. Autonomie, responsabilité, entraide, horizontalité sont autant de mots et de concepts travaillés et nourris par les anarchistes depuis des décennies, et plutôt étrangers au "centralisme démocratique" cher aux marxistes-léninistes. Ce qui explique pourquoi, de tout temps, les anarchistes ont aimé grimper les montagnes, comme l'attestent les multiples expériences de groupes de montagne spécifiquement libertaires.


- La dimension hygiéniste des premiers excursionnistes anarchistes est encore bien présente dans l'UGEL, les activités de montagne s'inscrivant dans une volonté d'entretien des corps et de l'esprit, en opposition à ce que l'on pourrait appeler la "culture de l'intoxication », qui promeut l'usage de l'alcool, du tabac et des drogues pour mieux digérer l'aliénation et la domination. En 2018, dans un texte intitulé "Excursionnistes et anarchistes", Avelino Igual, secrétaire de l'UGEL, affirme que "quitter les quartiers dortoirs pour s'enfuir à la montagne est un exercice infiniment plus révolutionnaire que de le faire en allant au bar pour noyer les frustrations dans des litres de bière".


- Cette façon-là de pratiquer l'alpinisme ou l'escalade n'a pas grand-chose à voir avec l'anarchisme. On pourra rétorquer qu'il existe un courant anarchiste individualiste, qui met l'individu au centre de tout et fait de sa transformation le moteur d'un changement révolutionnaire. C'est vrai, mais, dans sa période "faste", ce courant a justement connu certains des travers décrits ci-avant: l'action individuelle spectaculaire a pris le dessus sur l'organisation collective, la libération de l'individu ici et maintenant a supplanté la bataille pour l'émancipation intégrale du genre humain. Les efforts d'organisation des exploités ont été sacrifiés sur l'autel de la reprise individuelle, des braquages et de la bombe. Et les << exploits>> des bandits tragiques et autres Ravachol - dont la machine médiatique était particulièrement friande - ont invisibilisé durablement la grande œuvre sociale des anarchistes, en particulier la construction et l'affirmation du syndicalisme révolutionnaire. Ravachol est, de nos jours, mieux connu que Fernand Pelloutier, et c'est bien un drame !


Extrait du texte de Isaac Puente :

- Poser le pied sur le dernier rocher de la cime est source d'un plaisir profond. À la joie intellectuelle d'avoir atteint son but s'ajoute un sentiment de paix et de bien-être organique. À peine la respiration emballée retrouve-t-elle son rythme normal que cette euphorie prend le pas sur la fatigue musculaire. Elle tient au fait qu'une pression atmosphérique moindre soulage toutes les fonctions de l'organisme.

- Le repos est toujours plus doux après l'effort.

- On respire plus profondément et à une fréquence plus régulière. Le cœur bat plus vite, la tension sanguine n'en est que meilleure. Ainsi, les organes étant mieux irrigués, leurs fonctions respectives tournent à plein régime. L'appétit grandit.

- L'œil cherche avec bonheur l'horizon. Le regard prenant la mesure de l'infini, le muscle ciliaire repose. Les mille et un charmes du paysage (toutes les montagnes semblent lancées entre elles dans un concours de beauté !) ont l'ineffable pouvoir de nous subjuguer. Toute notre attention intérieure se concentre sur les sensations visuelles, qui génèrent un sentiment de plaisir justement parce qu'elles ont la faculté de concentrer tout notre être. Comme les sensations acoustiques pour la musique. Ou l'excitation des parties génitales pendant l'acte sexuel. Comme la représentation mentale de l'être aimé dans l'extase et l'amour.

- Les fonctions intellectuelles sont stimulées. La pensée (cette activité qui fait si peur à ceux qui fuient leur vie intérieure) réorganise spontanément les pièces du puzzle de nos souvenirs, donnant ainsi forme aux différentes facettes de notre personnalité.

La fatigue musculaire envolée, on sent revenir l'envie d'exercice, pour lequel notre corps semble étonnamment affuté : comme plus léger et rajeuni du fait de la pression plus basse.

- Ceux qui ne partent en montagne que par routine, ceux qui ne sont capables que d'actes machinaux et irréfléchis, ceux qui pratiquent ce sport comme on se gratte la tête ne verront dans ces recommandations que de vaines paroles ou de simples caprices. Elles ne leur feront ni chaud ni froid et ne perceront pas la croûte de leur inculture physique.

- Ce n'est pas une mince affaire d'arracher les jeunes aux loisirs bêtifiants et aux environnements nocifs pendant leurs jours de congés, afin qu'ils consacrent plutôt ceux-ci à développer vigueur et santé. Ce n'est pas rien non plus de remplacer les influences du milieu urbain (qui excite des formes grossières de sexualité et fomente des vices dégradants) par celles de la campagne, apaisantes et saines.

- Une des plus précieuses leçons du sport est de nous apprendre à avoir foi en notre propre effort. À ne pas compter sur l'aide des autres ni sur les caprices du hasard dans nos entreprises. C'est dans les combats intérieurs, ceux où le triomphe est le plus contraignant et le plus difficile, que nous avons le plus besoin de toutes nos forces, de toute notre volonté et de la plus grande confiance en soi possible.

Plutôt que de pratiquer l'alpinisme comme une fin, nous devons en faire le moyen de cultiver notre santé, notre esprit et notre personnalité: un Himalaya intérieur qui offre à tous ceux qui parviennent à le vaincre l'élévation et la magnificence de ses sommets.

TheBitchBoy
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le 25 déc. 2025

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Extraits

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