Tombeau pour Hélène Legotien Rytmann, tuée par son mari (L. Althusser, philosophe)

Le politiste Francis Dupuis-Déri ressort de l’arrière-boutique parfois peu reluisante de l’intelligentsia française une vieille affaire de la philosophie du XXe siècle pour l’analyser avec nos lunettes contemporaines : le meurtre d’Hélène Legotien Rytmann par son mari, l’illustre philosophe marxiste Louis Althusser (un peu passé de mode aujourd’hui – tant mieux). Aujourd’hui, ce meurtre relève au mieux de l’anecdote de cours de philo, au pire, de rien du tout. Pourtant, revenir sur cette sinistre affaire avec les acquis des luttes féministes de visibilisation des violences sexistes n’est pas sans intérêt, loin de là.

Pour le contexte : en 1980, Louis Althusser, théoricien marxiste majeur en France, professeur de philosophie à l’École Normale Supérieure, étrangle sa femme, Hélène Legotien, qui voulait le quitter. Ma connaissance de l’histoire s’arrêtait à ça. Le premier mérite de Francis Dupuis-Déri est de restituer l’hallucinant travail de production médiatique et textuelle autour du meurtre, orchestré et mis en œuvre par Althusser et ses amis pour dissimuler, dépolitiser et désocialiser au maximum ce meurtre (le comble, pour un marxiste) et le renvoyer au plus pur registre de l’intime : le psychologique. Le chapitre « Psychologisation et victimisation » est au choix effarant ou hilarant tant les explications byzantines avancées par les défenseurs d’Althusser atteignent des sommets de raffinement et de sophistication dans le registre de la psychanalyse de comptoir. Ces exégèses vont même jusqu’à justifier le meurtre (pulsions, passions, transfert, tout ça) et inverser les rôles : non seulement Althusser est fou, mais il a toujours été hanté par une pulsion de mort ; il aurait finalement fusionné avec sa femme en la tuant, et donc en se tuant aussi un peu par la même occasion (je vous laisse découvrir l’ensemble de l’argumentation dans le livre).

On voit alors tout un écosystème médiatique et intellectuel se mettre en place pour défendre le-grand-philosophe et sa postérité : non seulement l’ENS, où le crime a lieu, le protège immédiatement, mais Stock publie son autobiographie de 500 pages en 1992, deux ans après sa mort, l’écrivain Éric Marty se perd en explications foireuses (et hilarantes, pages 38-39) dans un livre publié en 1999 (soit 19 ans après le meurtre) chez Gallimard dans la prestigieuse collection de Philippe Sollers où Althusser avait aussi publié… À propos de l’autobiographie, Dupuis-Déri écrit :

L’ensemble est parsemé de réflexions à saveur psychanalytique qui reprennent souvent des stéréotypes patriarcaux et sexistes, tout en permettant à l’auteur de se compter « parmi les plus grands philosophes [qui] sont nés sans père et ont vécu dans la solitude de leur isolement théorique et le risque solitaire qu’ils prenaient face au monde. Oui, je n’avais pas eu de père et avais indéfiniment joué au « père du père » pour me donner l’illusion d’en avoir un. Et cela n’était possible qu’en me conférant la fonction par excellence du père : la domination et la maîtrise de toute situation possible. » Et de conclure : « Ne devenais-je pas ainsi, enfin et réellement, mon propre père, c’est-à-dire un homme ? » (p. 28-29)

C’est d’autant plus grotesque qu’Althusser a bel et bien eu un père. Mais passons. Tout cela fonctionne et l’héritage du grand-homme est assuré puisque de nombreuses publications posthumes ont lieu, notamment, comble de l’ignominie, Lettres à Hélène en 2011 (préfacées par Bernard-Henri Lévy himself, disciple revendiqué du maître – il est d’ailleurs amusant de constater que l’auteur, canadien et chercheur sérieux, traite BHL très sérieusement, sans l’ironie ricaneuse désormais de mise en France le concernant). On sait que les éditeurs raffolent des correspondances amoureuses : peut-être la décence aurait demandé de ne pas publier celles-là ? Ce n’est en tous cas pas la réaction de Jean Birnbaum, directeur du Monde des Livres qui, pas aveuglé par la décence, commence sa critique élogieuse du recueil « en rapportant qu’une de ses amies lui aurait confié, après la lecture de ce recueil : « C’est simple, moi, un homme m’envoie des lettres comme celles-là pendant trente ans, je veux bien qu’il m’étrangle à la fin ! » » (p. 33-34). J’ai retrouvé l’article, qui est du même acabit tout du long, Birnbaum évitant, sans doute par pudeur, de nommer le meurtre en maniant la périphrase (« grand saut dans l’innommable que le philosophe accomplira le 16 novembre 1980 ») et concluant son article sur cette question :

Et si les deux Althusser, le théoricien et le fou, ne faisaient qu'un, sans nulle contradiction, sans coupure aucune ? Ce qui les réunit, pense-t-on en refermant le livre, c'est l'extase de l'abîme. Autrement dit cette certitude douloureusement poétique : seul le saccage des liens permet de fonder une nouvelle alliance ; l'anéantissement reste l'unique acte de création, l'ultime preuve d'amour. (Jean Birnbaum, « Althusser, le lyrisme et la déraison », Le Monde, 26 mai 2011)

Admirez l’art du critique qui parvient quand même à faire passer un meurtre conjugal pour une « ultime preuve d’amour ». À l’aise. Au-delà d’Althusser, qui tombera sans doute dans l’oubli et tant mieux, cette affaire est particulièrement représentative des mécanismes d’invisibilisation des féminicides, en particulier dans les milieux de pouvoir (ce qui n’est pas sans rappeler la plus connue « affaire Bertrand Cantat », meurtrier de l’actrice Marie Trintignant). En conclusion, Francis Dupuis-Déri cite le travail de l’historienne Lucie Rondeau du Noyer pour offrir un tombeau à Hélène Legotien Rytmann (dont le portrait ouvre le livre), invisibilisée par l’ombre de son mari, et pourtant résistante communiste et sociologue du travail. Finalement, Althusser n’est pas le philosophe exceptionnel qu’il pensait être dont les amis ont entretenu la légende, mais un simple et banal homme qui, craignant que sa femme ne le quitte, la tue. Triste banalité du mâle.

antoinegrivel
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le 16 janv. 2026

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Antoine Grivel

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