Depuis que je m'intéresse à la philosophie, et après un bref engouement de quelques mois pour cet auteur, je n'ai pas jamais compris le succès de Quentin Meillassoux. Cela me semblait extrêmement plat et faussement subversif. Or, il faut savoir que Meillassoux est vraiment considéré comme un dieu vivant par la plupart des étudiants de Paris 1. Il n'a pourtant pas d'HDR, a écrit seulement deux livres en 25 ans de carrière, ne dirige donc pas de thèses, écrit peu d'articles, ne traduit rien, n'introduit pas vraiment d'auteurs inconnus en France... Mais c'est aussi le philosophe français le plus lu à l'international. Meillassoux est une véritable star. Et ça je ne comprends pas.


J'ai donc lu pour comprendre. Et j'ai compris. Le livre plaît en France car c'est une sorte de summum, de sommet de la philosophie lycéenne. Assurément, Après la finitude est un grand livre de philosophie lycéenne. Tous les concepts de la philosophie lycéenne et préparationnaire y passent : choses en soi chez Kant, preuve ontologique de l'existence de Dieu chez Descartes, problème de la causalité chez Hume, révolution copernicienne chez Kant, l'Esprit absolu chez Hegel... Meillassoux jongle avec virtuosité avec tous ces concepts pour n'en faire qu'un tout monolithique extrêmement ordonné. En cela, il est néo-hégélien. Sa manière de comprendre l'histoire de la philosophie est très éloignée de son « hyper-Chaos » tant vanté. Tout s'arrange pour le mieux. C'est vraiment typiquement hégélien. Descartes réalise une percée métaphysique dogmatique en reconnaissant l'absolu et l'indépendance de la substance étendue, mais Hume assène ce dogmatisme de son scepticisme qui sera surmonté par le transcendantalisme corrélationniste de Kant. Tout roule sur les roulettes. Où est la contingence ici ? Je pense que c'est vraiment ça qui plaît dans ce livre. Ce côté franchement lycéen qui est très rassurant. On ne découvre rien, on fait simplement un puzzle parfait avec toutes les références que l'on nous assène depuis le lycée.


L'argumentation du livre n'est pas déconnante en soi. Meillassoux est précis sur le déroulement de la pensée, explicite et définis bien les enjeux comme une dissertation d'ENS qui mériterait assurément un 20/20. Il annonce ses parties, s'y conforme, soigne ses transitions, rappelle les résultats précédents. De ce fait, le livre se lit très bien. Je l'ai lu en à peine une journée. Reste que, comme tout philosophe actuel moyen, Meillassoux s'inscrit un peu dans le dogme du kantisme indépassable. On part de Kant, du fait que l'on est nécessairement post-kantiens, et on essaye de construire quelque chose dans ce cadre étriqué qu'est le post-kantisme. Cela donne un kantisme renversé chez Meillassoux, celui d'une rupture du corrélationnisme faible (Kant) et du corrélationnisme fort (Heidegger, Wittgenstein : rappelons d'ailleurs que le principe de facticité de Meillassoux est censé être un retournement de la facticité du corrélationnisme fort représenté respectivement par Heidegger et Wittgenstein (comme c'est original d'associer les deux) alors que Meillassoux écrit trois pauvres lignes sur les deux philosophes, proposant une interprétation extrêmement pauvre du Tractatus qui est franchement bizarre) qui passe par la notion assez juvénile de l'hyper-Chaos. Eh oui, l'univers ressemble en fait à une chambre d'adolescent mal rangé, un hyper-chaos. Le réalisme et l'ancestralité ne deviennent qu'un problème au sein d'un cadre kantien. Et ça on a tendance à l'oublier à la lecture du livre. Au final, la solution de Meillassoux n'est qu'une solution pseudo-réaliste à un kantisme qui n'existe plus vraiment dans la bonne philosophie contemporaine, encore que les interprétations des sciences cognitives et des neurosciences procèdent parfois d'un « neurokantisme » comme le souligne justement Gabriel. Dans ce cas, il y aurait peut-être quelque chose à creuser. Mais Meillassoux ne semble pas très curieux dans ses lectures, pas sûr qu'il accorde un intérêt à Thomas Metzinger.


Malgré une bonne argumentation mais totalement viciée dès le début par un cadre kantien très appauvrissant (et d'une lecture de Kant aussi assez appauvrissante), Meillassoux me semble aussi commettre certaines erreurs. Déjà, sur la distinction entre l'espace et le temps. Ca ne me semble pas très clair. En quoi, une eidétique de l'espace garderait toujours la trace d'un témoin possible. On peut très bien imaginer de l'espace invisitable. J'ai eu du mal à comprendre ce choix de Meillassoux si ce n'est qu'il se conforme à la lubie de la philosophie française sur la question du temps, maintenant corrélée à l'énigme du Big Bang. De même, le passage sur le fait que l'on peut connaître deux propriétés de l'En Soi, du Grand Dehors, de l'hyper-Chaos : celui de la non-contradiction et de l'existence, c'est très peu clair sur le premier point. En gros, Meillassoux nous dit que si l'hyper-chaos était contradictoire alors il serait nécessaire or il est contingent donc il est non-contradictoire. La démarche est quand même archi spéculative et suppose une conception étonnante de la loi logique de non-contradiction. Un être contradictoire est pensé par Meillassoux comme un être qui possède toutes les propriétés possibles. Ce n'est pas forcément le cas. En fait, plus généralement, il y a une grosse confusion, je trouve, entre les lois de la pensée et les lois de l'être. Mais de fait, Meillassoux reste dans un cadre kantien qu'il cherche à abolir. Donc, pour lui, ces lois sont équivalentes. Quand il passe du principe de facticité des lois de la pensée chez Heidegger et Wittgenstein aux lois de la nature dans le chapitre IV sur le problème de Hume, je trouve le saut extrêmement périlleux. Ce saut n'a aucun sens au sein de la philosophie analytique contemporaine, et je serais aussi plutôt d'accord pour dire qu'il n'a aucun sens.


Ecrire cette critique commence à m'ennuyer. Je l'ai écrite dans le vent, elle ne vaut pas grand chose. J'arrête donc ici. Ne lisez sous aucun prétexte Meillassoux.

Holzfallen
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le 15 janv. 2026

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