Chère Amélie,
Cela fait longtemps que j’ai envie de t’écrire, tu sais. On ne se connait Ni d’Eve ni d’Adam, toi et moi et pourtant. Et pourtant. J’ai lu chaque livre que tu as pu écrire, chaque mot que tu as laissé traîner au coin des pages, chaque goutte, chaque larme d’encre qui s’est incrustée sur le papier. Ton écriture est corrosive, elle brûle l’âme, elle brûle les doigts comme de l’Acide Sulfurique. Et plus je te lis, plus j’ai l’impression de te connaître. Il y a quelque chose de fascinant lorsque l’on te lit, Amélie. Ma première rencontre avec toi a eu lieu dans la chambre de mes parents en Décembre 2002, j’allais avoir 15 ans et je m’ennuyais tu sais, j’y repense avec une Nostalgie heureuse, il faisait froid dehors, le Voyage de l’Hiver était sur le point de se terminer, j’avais hâte que le soleil revienne. Sur la table de chevet, mes yeux se sont posés sur la couverture d'un livre, en équilibre sur le Robert des noms propres, c’était la peinture d’un corps d’une femme rousse et nue, enlacé par un autre corps. Le Mercure a brusquement grimpé avec Stupeur et Tremblements.
J’ai ouvert, je t’ai vue, je t’ai lue, je t’ai aimée.
Si l’on me demande quel est le roman que je préfère de toi, je suis incapable de choisir. Souvent, on me pose la question: « Que me conseilles-tu, Vincent? » Et souvent, je réponds: « Ah! Mais lis Nothomb! Entièrement, de bas en haut, de droite à gauche, sonde-la, fouille-la, découvre-la, c’est Une forme de vie insoupçonnée! » Cela dit, je me dois d’être honnête avec toi, Amélie. Il y en a un qui m’a fait l’effet d’une bombe, d’une déflagration, d’un véritable Attentat. Ce livre est une merveilleuse et hideuse critique acerbe de la beauté, de l’image reine dans notre société, du paraître, de ce foutu Cosmétique de l’ennemi qu’on a tous en commun: Le Laid, le Moche. Il suffit de regarder la télévision, Amélie, de regarder les panneaux publicitaires. On ne nous vend que des corps parfaits, de la nudité pour une voiture, pour un yaourt, on nous inculque le culte de la maigreur, pardon de la minceur, sois comme ceci, ne sois pas comme cela, sois belle et tais toi surtout si tu veux être aimée. Les diktats de la mode sont légions dans ce Péplum que sont devenues nos vies. Et les autres alors ? Les amochés, les déchets, les repoussoirs, ceux qu’on ne peut regarder dans la rue sans ressentir pitié et dégoût ne sont-ils pas dignes d’amour ? C’est la question que tu te poses dans ce livre, Amélie. On suit le parcours d’Ephiphane Otos, qui a un prénom aussi étrange que son corps est laid. On le voit tomber amoureux de la plus belle femme de la Terre, Ethel. On assiste à la rencontre entre deux êtres que tout oppose, entre la Belle et la Bête version contemporaine, entre Quasimodo et Esméralda sacrifiés sur l’autel de l’Art, entre Ariane et le Minotaure dans le dédale et les méandres d’une société labyrinthique perdue dans la consommation, le luxe, la beauté éphémère et le Sabotage amoureux. Ce livre est un pamphlet sur l’équilibre fragile entre la beauté et la laideur, aussi acéré que les Catilinaires de Cicéron. Ce livre est un combat, une mise à mort sur l’amour et ses limites. Ce livre est un ballet qui se déroule dans l’arène, où l’homme le plus laid au monde prend le taureau par les cornes pour offrir son âme à la plus belle femme au monde. C’est une tragédie à la Charles Perrault, d’un Barbe-Bleue qui tue pour posséder celle qui lui échappe. C’est une tragédie grecque, un destin tracé, une fin inexorable, tout comme Oedipe condamné à Tuer le père et à épouser la mère, Ephiphane est condamné à mourir d’amour dès le premier regard échangé avec Ethel. Est-ce qu’il y a crime plus terrible que d’aimer, sans rien attendre en retour ?
Chère Amélie, que dire de plus ?
Chaque livre de ta part est un festin, seul un affamé peut comprendre le cheminement et La biographie de la faim que l’on ressent entre chaque bouchée, entre chaque phrase que l’on prend le temps de mastiquer et d’avaler. Nous sommes complices de tes crimes sur papier, de tes idées morbides, mais on te pardonne et on s’en lave les mains une fois arrivé le mot fin, ainsi est L’hygiène d’un assassin que l’on devient malgré soi, avec toi. Je pourrais t’écrire durant des heures, à égrener maladroitement les titres de tes œuvres à travers cette lettre pour te rendre hommage, de Métaphysique des tubes à Antéchrista, en passant par Pétronille, le Fait du Prince, Le crime du Comte Neville ou encore Riquet à la Houppe, rien ne pourrait égaler ta plume. Alors, je vais me taire, maintenant.
Je m’incline et te tire mon chapeau, Amélie Nothomb.
Je t’embrasse, mata aimashô, arigatô.
Vincent Lahouze