Publié en 2021, fruit d’un travail de près de dix ans, Au commencement était… de David Graeber et David Wengrow se présente comme une réponse directe aux récits simplificateurs de l’histoire humaine, en particulier au succès mondial de Sapiens de Yuval Noah Harari. Là où ce dernier proposait une fresque linéaire et séduisante, Graeber et Wengrow choisissent la complexité, l’ambiguïté et l’incertitude.
Leur objectif est clair : démonter les mythes qui continuent à structurer notre vision du passé. Entre le « bon sauvage » de Rousseau âge d’or de l’humanité corrompu par la civilisation et la vision hobbesienne d’une humanité primitive violente et brutale, pacifiée par l’ordre social, nous restons prisonniers de deux récits réducteurs qui orientent encore aujourd’hui nos représentations politiques. Ces mythes, loin d’être de simples fictions anciennes, agissent comme des carcans idéologiques : soit la nostalgie d’un paradis perdu, soit la résignation au statu quo.
Les auteurs entreprennent donc de multiplier les contre-exemples, puisés dans les découvertes archéologiques et anthropologiques les plus récentes, principalement en préhistoire et en antiquité. Leur thèse est que nos ancêtres n’étaient ni de simples brutes, ni des enfants innocents de la nature, mais qu’ils avaient déjà une richesse de réflexion et d’expérimentation sociale équivalente, voire supérieure, à la nôtre. Ils montrent aussi que les Lumières européennes doivent beaucoup au choc de la rencontre avec les Amérindiens, dont les critiques du vieux continent ont contribué à bouleverser les certitudes de l’époque.
Cependant, l’ambition se retourne parfois contre le livre lui-même. La démonstration, claire et stimulante au départ, finit par se perdre dans une accumulation d’exemples et de sous-exemples qui donnent une impression de dispersion. Les auteurs reconnaissent eux-mêmes que les sources sont fragmentaires, et certaines interprétations apparaissent fragiles ou conjecturales. Leur orientation politique Graeber étant une figure intellectuelle anarchiste transparaît nettement, soulevant la question : les matériaux choisis ne sont-ils pas biaisés pour confirmer une grille de lecture préétablie ? Et malgré la volonté de casser les récits dominants, n’y a-t-il pas tout de même une tendance de fond, une trajectoire globale, qui explique le monde où nous vivons aujourd’hui ?
Malgré ces limites, l’ouvrage reste passionnant. Il ne livre pas une vérité définitive, mais oblige à interroger les évidences, à voir l’histoire humaine comme un champ de possibles beaucoup plus riche qu’on nous le raconte. En ce sens, Au commencement était… est un antidote salutaire aux visions trop lisses : il invite à se défier des mythes fondateurs et à envisager l’avenir comme ouvert, non déterminé.