A quel moment la photographie passe-t-elle de la reproduction à la création ?
1915. Man Ray, peintre new-yorkais souhaite conserver une copie de ses tableaux avant de les vendre, et s’initie ainsi à la photographie, moyen abordable de reproduire le réel. Technique mineure, forcément inférieure à la peinture, c’est pourtant la photographie que choisira Man Ray pour une vie d’expérimentation aux côtés de ses compagnons de route dadaïstes et surréalistes. Dans son autobiographie titrée Autoportrait, Man Ray nous fait entrer avec un flegme et une authenticité surprenante dans le Paris des années folles. Duchamp, Miro, Picasso, Dali, Brancusi, Ernst, Breton, Lee Miller, Kiki de Montparnasse, Leonora Carrington sont tour à tour modèles, amantes, compagnons de voyage en Provence, conseillers, amis, ou simples rencontres racontées avec légèreté.
Vivant et travaillant à Montmartre puis Montparnasse, Man Ray n’aura de cesse de repousser les bornes imaginaires qui limitaient le “bon” usage de son medium. Rallumant par erreur la lumière de son laboratoire lors du développement, ou laissant par inadvertance des objets sur un papier photographique à priori gâché, il tirera de ces accidents heureux des techniques nouvelles qu’il nommera solarisation et rayogramme. Acceptant le hasard et l’erreur avec bienveillance, il sera le contributeur majeur à la légitimation de la photographie comme art en soi.
Témoin d’une époque de faste et d’horreur qui vit ses pairs chassés et persécutés par la guerre, la lecture d’Autoportrait contextualise et permet d’éprouver au plus près l’élan de liberté de l’entre-deux-guerres.
“Tout peut être transformé, déformé et oblitéré par la lumière. Sa flexibilité est précisément la même que la souplesse d’un pinceau”