Aucun ne conservait beaucoup de courage. Or, si étrange que cela puisse paraître, M. Baggins en avait beaucoup plus que les autres.
Ils virent la petite forme sombre du hobbit traverser la salle, tenant bien haut sa minuscule lumière.
Ce qui me plaît dans Bilbo, encore davantage que dans Le Seigneur des Anneaux, c’est la gratuité avec laquelle Bilbo part à l’aventure. Il n’est pas un agneau sacrificiel qui s’engage sur un chemin que lui seul pouvait emprunter, dans une grande quête dont dépend le salut du monde. Bilbo part à l’aventure parce que l’idée même de l’aventure l’attire. Il veut voir les montagnes, les rivières et les forêts au-delà de sa Colline, simplement atteindre cette Montagne Solitaire qui nourrit déjà son imagination.
Ils s’élevaient comme de grands lis, des gueules de lion ou des cytises de feu et restaient longtemps suspendus dans le crépuscule.
Le courage de Bilbo naît d’un choix libre. Il répond à ce qui l’émerveille, à ce qui l’émeut à sa simple évocation. Son neveu Frodo acceptera un fardeau mais Bilbo choisit librement l’inconnu. C’est le courage, très ordinaire et pourtant si rare, de quitter le confort de son foyer pour suivre un désir profond de découvrir le monde. Partir vers ce qui éveille notre curiosité, c’est aussi accepter une transformation imprévisible et des épreuves que rien ne laissait présager et qui pourront nous faire regretter cette réponse à notre curiosité.
Tout au long de son voyage, Bilbo se remémore avec nostalgie la chaleur de son foyer, le beurre de ses tartines et le chant de ses marmites. Ces souvenirs disent le prix de son choix. Pourtant, c’est avec fierté qu’il retrouve finalement la Comté, car chez Tolkien on revient presque toujours chez soi au terme de la route. Mais ce retour n’est pas aisé. Bilbo doit accepter le regard de ceux qui voient d’un mauvais œil le changement, attachés à des habitudes, conventions et traditions qui les figent, pour le meilleur comme pour le pire. Celui qui a voyagé retrouve pourtant son foyer avec des yeux neufs, les mélodies de la maison ont davantage de valeur pour qui revient d’un long voyage.
À ce moment il se sentit plus las qu’il n’avait jamais été. Il pensait une fois de plus à son confortable confortable fauteuil au coin du feu dans le petit salon préféré de son trou de hobbit, et au chant de la bouilloire.
Le courage de Bilbo, c’est également celui du choix juste. En remettant l’Arkenstone aux habitants d’Esgaroth, il trahit la confiance des nains pour empêcher une guerre. Il choisit la justice plutôt que la fidélité à son seul cercle d'affection. Ce n’est pas son acte le plus spectaculaire, mais c’est le plus difficile. Ce n’est plus le seul courage de se dresser face à l’ennemi absolu que sont les gobelins, les araignées ou le dragon. C’est le courage de se dresser face à des amis chers qui se perdent dans l’erreur, la cupidité, l’égoïsme, la violence.
Bilbo est encore brave de bien des manières. Il trouve celui de la pitié et de la clémence face à Gollum, une pitié énoncée dans une des plus belles phrases du roman :
Il vit la suite interminable de jours non marqués, sans lumière, sans aucun espoir d’amélioration, la pierre dure, le poisson froid, les mouvements furtifs, le chuchotement.
Il trouve également la bravoure de sa parole, en n’hésitant pas à se lancer dans une joute verbale magnifique avec le grand dragon Smaug, dont la langue et l’esprit sont aussi aiguisés que ses griffes. Prendre la parole, c’est ce que Bilbo fait face aux araignées, face à Gollum, face au dragon et même face aux nains. C’est un acte fort pour un petit hobbit, aussi campagnard que citadin, et empli de significations.
Bilbo trouve le courage de partir, celui de revenir, et encore celui de bien agir,. Il quitte le confort pour l’inconnu. Il accepte de revenir transformé et très peu compris et reconnu par les siens. Il préfère la justice à la loyauté primaire. Bilbo est un héros simple, mais terriblement attachant et marquant.
Je suis peut-être un cambrioleur – ou c’est ce qu’ils disent ; personnellement je ne m’en suis jamais senti l’âme, mais je suis un cambrioleur honnête, je l’espère, plus ou moins.