Les éditions Allia peuvent publier des textes moyens, elles n’en ont à ma connaissance jamais proposé d’inintéressants ; et surtout, la maquette de leurs livres est invariablement soignée. Pour ces raisons, je leur pardonne d’avoir sorti Boma Ye sans préciser qu’il s’agissait de chapitres tirés d’Alias Ali. Pour être honnête, j’admets aussi que je ne me suis pas lancé dans une comparaison ligne par ligne des deux versions, sinon pour noter que l’ouvrage de 2026 présente des épigraphes absentes de celui de 2013 ; et que lire quatre-vingt-dix pages à la suite ne revient pas tout à fait à lire ces mêmes quatre-vingt-dix pages prises à quatre endroits différents d’un livre qui en compte six cents.

Boma Ye, donc, propose quatre points de vue sur le plus célèbre des boxeurs : un adversaire fameux, Sonny Liston, qui au bout du compte parle surtout de lui-même (« Un homme »), sa première femme, Sonji Roi, toute de dignité et de résistance (« Une femme »), son fantasque homme de coin Drew Bundini Brown (« Le Fou ») et sa dernière femme Lonnie, peut-être moins épouse que garde-malade bienveillante (« Une veuve »).

Quatre points de vue et quatre paragraphes, comme les quatre coins d’un ring (merci la présentation du livre sur le site de l’éditeur…), comme les quatre gants des boxeurs (et ici deux hommes et deux femmes – Nougaro parlait de « quatre boules de cuir »), mais aussi quatre standards musicaux des années 1950 et 1960, et quatre épigraphes placés à la fin des quatre témoignages. Et quatre clous au cercueil ? Car dans Boma Ye, « tue-le ! », il s’agit bien de tuer Ali.

Parler de quelqu’un pour le tuer : il y a peut-être là quelque chose qui relève de la magie, mais est-ce surprenant s’agissant d’Ali, c’est-à-dire d’un homme qui est un personnage sans même qu’on écrive sur lui ? « Muhammad est un paradoxe vivant, si je commence à expliquer quelque chose à son propos, il va aussitôt faire le contraire » : c’est Lonnie qui parle ici (p. 84).

Pour faire de la magie, il faut aussi des enchantements, des sortilèges, des formules, c’est-à-dire quelque chose de rythmé. De ce point de vue, si la prose de Frédéric Roux n’a rien d’une incantation irrésistible, elle produit son effet : « Les dernières secondes de chaque round, les juges se réveillent… les dernières secondes sont les plus importantes… c’est celles dont ils se souviennent… là, j’me pointe… j’ouvre ma grande gueule ! “Danse, mec ! Bop-Bop ! Danse ! Beep-Beep !” Et le Champ’ danse et les juges ouvrent les yeux… qu’est-ce qu’ils voient ? Un type qui danse et un autre qui avance et qui recule en traînant les pieds sur le tapis… ils prennent le stylo… vainqueur, le Champ’ ! Tout c’qu’il y a eu avant… tout c’qui s’est passé avant… oublié ! Vainqueur, le Champ’ ! » (cette fois, c’est Bundini qui parle, p. 58).

Là, on peut dire que la démarche de la biographie orale chère à l’auteur fait mouche.

Alcofribas
7
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur.

Créée

le 22 févr. 2026

Critique lue 7 fois

Chroniques de la haine ordinaire, tome 1

Chroniques de la haine ordinaire, tome 1

9

Alcofribas

le 6 août 2013

Suivre

Littérature

Je suis sociologiquement prédisposé à aimer Desproges : mes parents écoutent France Inter. Par ailleurs, j'aime lire, j'ai remarqué au bout d'une douzaine d'années que quelque chose ne tournait pas...

Un roi sans divertissement

Un roi sans divertissement

9

Alcofribas

le 4 avr. 2018

Suivre

Façon de parler

Ce livre a ruiné l’image que je me faisais de son auteur. Sur la foi des gionophiles – voire gionolâtres – que j’avais précédemment rencontrées, je m’attendais à lire une sorte d’ode à la terre de...

Le Jeune Acteur, tome 1

Le Jeune Acteur, tome 1

7

Alcofribas

le 12 nov. 2021

Suivre

« Ce Vincent Lacoste »

Pour ceux qui ne se seraient pas encore dit que les films et les albums de Riad Sattouf déclinent une seule et même œuvre sous différentes formes, ce premier volume du Jeune Acteur fait le lien de...