Bourlinguer, troisième tome des mémoires de Cendrars, publié en 1948 alors qu’il a déjà vécu mille vies, perdu un bras dans la Grande Guerre et traversé le monde comme d’autres traversent une rue, est un livre qui flotte entre réalité et invention, entre souvenirs réels et souvenirs rêvés. Le titre dit tout : bourlinguer, c’est naviguer par gros temps, c’est rouler sa bosse, c’est errer sans boussole. Cendrars passe son temps à interroger ce que vaut la mémoire, à montrer comment elle reconstruit, mélange, déforme. Il ment effrontément, invente, brode, s'autorise tout, et il a raison : la vérité d’une vie n’est pas dans la précision des faits, mais dans l’intensité qu’on leur donne. Il ne raconte pas sa vie, il l’éclaire. Il ne se souvient pas, il crée.
Ce ne sont pas vraiment des mémoires mais une suite d’éclats, d’histoires, de ports, de visages, d’instants qui questionnent ce que c’est qu’être un homme, pourquoi rien n’est jamais simple, pourquoi l’insatisfaction est notre moteur, pourquoi la vie n’existe que dans le mouvement. Chez Cendrars, rien n’est binaire, rien n’est figé. La vie est action, invention, impulsion. Au fond, les pays ne sont qu’une toile de fond. Ce qu’il explore vraiment, c’est la matière humaine.
On bourlingue donc surtout en lui, dans sa manière fiévreuse d’embrasser le monde. Il traverse des ports, des bateaux, des bars, croise des marins déchiquetés, des prostituées lucides, des aventuriers sans gloire, mais le déplacement est intérieur. Cendrars digresse tout le temps, bifurque, revient, s’éparpille, mais un fil secret relie tout, une cohérence invisible qui fait qu’on ne se perd jamais. Peu importe que tout cela soit exact ou entièrement fantasmé : il y a dans ces pages une densité qui suffit à convaincre.
Plusieurs passages frappent fort, notamment sa relecture des sept péchés capitaux. Il les retourne comme des pièces d’or, les dépouille de toute morale et les revendique presque comme des forces vitales. Rien n’est faute, tout est énergie. Comme son texte sur les dévoreurs de livres, ces lecteurs drogués à la phrase, qui avalent la littérature comme une nécessité physique. Cendrars a ce talent rare : il donne envie de lire plus, d’aller chercher ailleurs, de se laisser contaminer par d’autres voix.
On sent aussi, dans le soubassement du livre, la marque de sa mutilation. Perdre un bras à vingt-six ans, c’est perdre un élan, et c’est peut-être pour cela que Cendrars bourlingue autant, comme si chaque départ conjurait l’immobilité, comme si raconter vite, fort, partout, était une manière de rester debout. Sa charge contre la modernité mécanique, contre l’obsession du chiffre, de la rentabilité, de la performance, son dégoût d’un monde trop ordonné, résonnent encore aujourd’hui. Il refuse la mesure. Il refuse qu’on lui dise combien vaut une vie.
Je ne fais ici qu’effleurer la richesse du livre. Bourlinguer contient mille éclats, mille idées, mille souvenirs réels ou inventés, et tous vibrent. C’est un texte vivant, libre, bordélique parfois, mais profondément humain. Une prose qui se déploie comme un voyage au long cours. On referme Bourlinguer avec l’impression d’avoir partagé un feu de camp avec un vieux pirate qui ne sait plus très bien ce qui est arrivé, mais qui sait encore raconter comme personne. Cendrars bourlingue, et nous entraînent avec lui.