"Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles" : la formule est restée célèbre et c'est par elle que Voltaire, dans cette satire mordante et caricaturale, résume la métaphysique de Leibniz selon laquelle Dieu, présenté comme "bon et parfait", aurait nécessairement créé le "meilleur des mondes possible parmi tous les mondes envisageables". Leibniz ne nie pas l'existence du mal, mais, selon lui, il aurait une raison : il serait nécessaire dans l'harmonie générale de la création.
Et c'est là que Voltaire met les deux pieds dans le plat. Pour lui, cette explication est insupportable, surtout quand il s'agit de trouver une raison aux souffrances humaines réelles. Et il se sert du séisme de Lisbonne de 1755 pour opposer un démenti radical aux thèses de Leibniz. Devant des dizaines de milliers de mots, Voltaire refuse que l'on dise aux survivants que "cela devait arriver ainsi, donc tout va bien" et c'est pour cela, qu'en 1756, dans son "Poème sur le désastre de Lisbonne", il écrira :
"Philosophes trompés qui criez : tout est bien, Accourez, contemplez ces ruines affreuses"
C'est là que Voltaire eut l'idée de son "Candide" et de faire de son personnage de Pangloss, une caricature grossière de Leibniz, à la fois comique et tragique. Et ce qui le rend si pathétique, c'est qu'il s'obstine à appliquer une théorie parfaitement rationnelle face à des situations horribles. Lisbonne est détruite, et il cherche une "raison suffisante" ; Candide souffre, et il continue à démontrer.
En fait, ce court roman présente un éternel débat qui agitait déjà, en son temps, les philosophes antiques : peut-on justifier l'existence du mal ? C'est même l'un des plus vieux problèmes philosophiques de l'humanité. Comment concilier l'existence du mal avec l'idée d'un ordre du monde, et surtout, avec l'arrivée des religions monothéistes, avec l'existence d'un Dieu qui serait tout-puissant et bon.
Et pour répondre à cette question, certains prétendent que l'homme ne peut pas tout comprendre et que seul Dieu a ses raisons. C'est précisément cette idée que Voltaire attaque dans "Candide". Pour lui, ce qui est insupportable, ce n'est pas tant de dire "tout va bien" mais d'être indifférent aux souffrances des victimes.
Pour cela, le séisme de Lisbonne est l'exemple parfait. Dire à une personne qui vient de perdre les membres de sa famille sous les décombres : "Oh, rassurez-vous, cette catastrophe était nécessaire dans le meilleur des monde possibles", c'est ce que ne supporte pas Voltaire et qui conduit, chez lui, à une révolte morale. Il refuse que l'idée de la souffrance soit utilisée pour justifier un système philosophique.
En fait, Leibniz et Voltaire regardent le monde différemment.
Leibniz regarde le monde comme un immense mécanisme dont l'homme n'en perçoit qu'une infime partie. Voltaire, lui, regarde l'homme qui souffre.
Leibniz s'interroge : "Quelle place le mal occupe-t-il dans l'ordre de l'univers ?"
Voltaire répond : "Que faisons-nous face aux souffrances d'autrui ?"
Et c'est pourquoi "Candide" reste un ouvrage très moderne. Parce que la question n'est pas seulement d'ordre métaphysique ou théologique, elle touche aussi à notre époque. On retrouve ce débat après des guerres, des génocides, des catastrophes. Est-ce que l'on peut vraiment dire à quelqu'un qui a éprouvé des souffrances que son malheur répondait d'une nécessité supérieure ?
Si Voltaire était toujours parmi nous, aujourd'hui, il nous mettrait encore en garde contre tous ceux qui expliquent trop bien la souffrance des autres. C'est là que son combat est toujours d'actualité. Parce que les Pangloss n'ont pas disparu et les fanatismes non plus. Une idée devient dangereuse lorsqu'elle finit par oublier l'être humain.
Après, rendons quand même justice à Leibniz... oui, sa pensée a été volontairement caricaturée par Voltaire. Mais Leibniz, en réalité, ne dit pas : "Tout événement particulier est bon" ; il ne disait évidemment pas qu'un enfant mourant écrasé lors d'un tremblement de terre était une "bonne chose". Son raisonnement était plutôt le suivant : l'existence d'un monde sans le mal n'est peut-être pas possible, car certaines qualités que nous pensons comme bonnes (liberté, morale, etc.) renferment la possibilité de faire le mal.
Ainsi, demandait Leibniz, est-ce qu'un monde dans lequel l'être humain agirait toujours correctement serait-il vraiment un monde meilleur ? A cela, Leibniz répond que non, puisque ce monde serait sans réelle liberté.
Mais Voltaire, lui, comme souvent, déplace la question. Et il ne s'agit plus seulement de discuter de métaphysique, lui parle de morale concrète. C'est comme si Voltaire demandait directement à Leibniz : "Peut-être que vous avez une explication générale à l'ordre de l'Univers, mais que dites-vous à celui qui vient de perdre sa famille ?"
Et c'est là qu'intervient un troisième philosophe qui tente de répondre à la fois à Voltaire et à Leibniz, afin de tenter de les sortir de cette impasse : c'est Jean-Jacques Rousseau. Lui aussi, écrivant sur la catastrophe de Lisbonne, reproche en partie à Voltaire de trop accuser Dieu alors que ce sont les hommes qui aggravent eux-mêmes les catastrophes. En effet, Rousseau pense que si Lisbonne avait été moins densément construite, alors le bilan du séisme aurait été moins terrible.
C'est là un débat qui reste toujours d'actualité. Entre ceux qui cherchent à expliquer l'ordre du monde où le mal y trouve sa place, ceux qui insistent sur la responsabilité humaine et ceux qui refusent les justifications trop simples face aux souffrances des individus.
Et c'est pour cela que, deux siècles et demi plus tard, ce roman reste toujours aussi moderne. Et que certains ont peut-être tendance à donner raison à Voltaire : non pas forcément parque son argument métaphysique est irréfutable, mais parce qu'il pose une limite morale très puissante. Il nous rappelle qu'une théorie expliquant le monde ne doit jamais nous rendre indifférents aux victimes.