Relisant Carrie 40 ans plus tard, 52 ans après sa sortie, je vois désormais le début du Kingverse. Un gamin pauvre, prof de lycée épuisé, vivant dans une caravane, accumulant les refus comme d’autres collectionnent les tickets de caisse. King écrit ce roman en se demandant s’il n’est pas en train de perdre son temps, et c’est là que ça infuse. La misère, le doute, l’envie d’en finir avec les humiliations.


La structure du roman me semble particulièrement moderne pour l'époque. King alterne récit brut et documents “postérieurs” : rapports, extraits d’articles, témoignages annonçant la catastrophe avant même qu’elle n’arrive. Tout ceci concourt à la sensation d’un compte à rebours. Et il pose des oppositions nettes : pureté contre violence, religion contre désir, communauté contre individu. Carrie est prise entre ces pôles mais son changement physiologique va lui donner la force.


King installe ses obsessions. La cruauté adolescente, d’abord : un système social autonome, impitoyable, où les adultes ne voient rien. L’aveuglement des adultes, donc, incapables de comprendre ce qui se joue dans les couloirs du lycée. Le fanatisme religieux, qui rend dingue. Et la vengeance des faibles, cette idée que l’humiliation accumulée finit toujours par trouver une sortie souvent sanglante.


Et puis, question inévitable : King parle-t-il de lui-même ? Ca n'est évidemment jamais dit, mais difficile de ne pas voir dans Carrie une métaphore de l’auteur jeune, rejeté, invisible, dont la colère et la différence deviennent soudain une force dévastatrice. Une revanche littéraire, en somme. L'écriture est son pouvoir paranormal. Force est de constater que ça va se confirmer à l'avenir.


Roman matriciel du teen horror, adapté très vite par Brian De Palma, puis recyclé par des réalisateurs moins inspirés et des auteurs bien moins doués que King. Pour moi, sa lecture dans les années 80 a tout changé : une claque trash, moderne, acerbe, qui parle directement à nos tréfonds. Un roman qui prouve qu’on peut faire de la littérature avec ce que la critique avec pignon sur rue appelait encore à l'époque des sous-genres. La situation n'est pas renversée pour le genre, mais King est désormais reconnu comme un auteur au sens littéraire du terme.

John-Peltier
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le 30 juil. 2026

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