Quand j’ai découvert Stephen King, je devais avoir 12 ou 13 ans. Le choc fut tel qu’en quelques mois, j’ai dévoré Shining, Carrie, Cujo, Simetierre, Christine, Brume et ça.
Cette histoire de voiture vivante, je l’avais donc déjà lue il y a plus de 35 ans maintenant et ça fait un moment que j’avais envie de m’y replonger. Et si je m’y suis lancé maintenant, c’est avec l’envie de revoir également le film de Carpenter.
Ce texte va être rempli de spoils et de divulgâchages.
Christine, c’est un récit faussement simple, comme c’est souvent le cas chez King. Derrière cette histoire fantastique apparemment limpide et cette narration remarquablement menée, qui file à toute vitesse, se dissimulent des préoccupations typiques de l’écrivain.
Christine, tout le monde le sait, c’est l’histoire d’une voiture qui est beaucoup plus qu’une simple voiture. Une voiture qui paraît vivante et même jalouse. Car oui, finalement, dans ce roman, King reproduit le fameux schéma du triangle amoureux, sauf que dans le rôle de « l’épouse légitime », il y a une voiture Plymouth Fury de 1958. Car, très vite, Christine montre des signes de jalousie envers Leigh Cabot, la sublime petite amie d’Arnie. Elle cale sans raison. Elle laisse senteur cette odeur de pourriture. Et finalement elle tente même de tuer Leigh, comme l’épouse du précédent propriétaire, LeBay, s’est tuée dans la voiture (et par la voiture, du moins par les gaz d’échappement).
La base du roman, c’est donc la personnification d’une voiture. Une voiture jalouse, mais aussi une voiture vengeresse, qui va s’attaquer à ceux qui lui ont fait du mal, et qui sont les mêmes que ceux qui font du mal à Arnie son propriétaire. Car il y a très vite une assimilation entre Arnie et Christine. Arnie, le moche, le boutonneux, « Face-de-Pizza », ressemble à Christine qui, au début du roman, est tellement moche, délabrée, qu’elle est considérée comme bonne uniquement pour la casse. Le premier chapitre, c’est la rencontre de deux marginaux finalement, deux protagonistes dont on se moque et que l’on isole. Et, petit à petit, le physique d’Arnie va s’améliorer au même rythme que celui de Christine.
Mais il n’y a pas que le physique d’Arnie qui va changer progressivement au contact de Christine. Tous ceux qui le connaissent (et on en fait vitre le tour : ses parents et Dennis, son seul copain) affirment sans hésiter qu’Arnie n’est plus le même depuis qu’il a la voiture. Il est plus brutal, plus violent, il s’isole de plus en plus, son vocabulaire change, et même sa signature a changé.
D’un certain côté, il est possible d’affirmer que le roman est une allégorie de l’adolescence, des transformations qui s’y déroulent. Arnie s’éloigne de ce qu’il était en tant qu’enfant, il se dispute avec ses parents, il a de nouvelles occupations, il change physiquement et moralement, etc.
Sauf que, bien entendu, ça va beaucoup plus loin que ça.
Prenons le changement de vocabulaire. Arnie adopte une expression qu’il n’utilisait pas jusque’à présent. Il traite tout le monde, enfin tous ceux qui sont opposés à lui et à Christine, de « merdeux ». Expression a priori innocente, que l’on avait déjà rencontrée auparavant dans le roman : c’était l’expression favorite de Roland LeBay, l’ancien propriétaire de la voiture.
Et ce changement va s’accompagner de plusieurs signes montrant une assimilation d’Arnie et de LeBay, pourtant décédé peu de temps après avoir vendu Christine. S’étant fait mal au dos (dans des circonstances qu’il reste à définir), l’adolescent porte une ceinture abdominale, exactement comme le vieillard. Un soir, après une des innombrables disputes qui parsèment le roman, la mère d’Arnie va voir son fils dans sa chambre et, le temps d’un éclair, elle est convaincue de voir un vieillard.
Il faut dire que la voiture semble attachée non seulement à LeBay, mais à son époque. Au point d’être « hors du temps » : le compteur kilométrique fonctionne à l’envers, Christine semblant donc « rajeunir » à chaque kilomètre parcouru ; et sa radio ne diffuse que des vieux rocks des années 60. Comme si la voiture vivait toujours à cette période.
Il semblerait bien que l’on assiste alors à une sorte d’acte de vampirisme, doublé de la résurgence d’un mort-vivant, car LeBay va bel et bien revenir, tout moisi, les orbites vides, rongé par les vers. C’est l’occasion, alors, de se souvenir que le roman est dédicacé à George Romero (rappel également que Stephen King et son épouse Tabitha ont fait une apparition dans le film de Romero Knightriders, deux ans avant la publication de Christine).
Histoire de véhicule possédé, vampirisme, zombie : il commence a y avoir différentes couches, différentes strates dans le récit de Christine.
Et cela va se complexifier encore.
Car si Christine est un formidable roman fantastique, avec quelques petites touches horrifiques (mais ce n’est pas le plus horrible du romancier, loin de là), on y trouve aussi beaucoup d’éléments qui renvoient à la réalité et qui constituent une base commune à la bibliographie de King.
D’abord, il est facile de voir le rapport qu’entretient Arnie avec Christine comme un symbole de l’addiction. L’attitude de l’adolescent, qui ne peut se tenir éloigné trop longtemps de la voiture, qui ne se sent bien qu’une fois qu’il en touche la carrosserie, qui s’isole, se coupe de toute interaction sociale pour ne s’occuper que de Christine, pour qui il dépense toute ses économies, au risque de menacer son avenir, et qui se trouve obligé de faire des petits boulots pour un trafiquant notoire, rappelle de plus en plus celle du junkie. Le sujet est d’autant plus important que King lui-même a dû faire face à des problèmes d’addictions, et qu’il en parle régulièrement dans ses romans (voir le cycle de La Tour sombre, par exemple).
L’autre sujet typiquement kingien, est la violence de la société états-unienne. Christine, surtout au début, agit comme une sorte de révélateur de cette violence. Il faut voir la réaction, complètement démesurée, d’un couple lorsque Arnie est obligé de stationner temporairement devant leur maison parce qu’il a crevé un pneu. Il faut voir aussi, bien entendu, cette bande de jeunes qui va se défouler sur la voiture.
Roman fantastique, drame psychologique, roman social, Christine est un texte bien plus complexe qu’il n’y paraît. SI l’horreur n’y tient pas un grand rôle, le roman est quand même inquiétant et angoissant à plusieurs reprises. La narration y est extraordinaire : le roman se lit à une vitesse folle. J’ai lu, sur la fiche Wikipedia du roman, que Christine était considéré comme un des romans les plus faibles de King : une fois de plus (et c’est, je le crains, assez courant), c’est passer à côté d’un grand roman, qui est certes un excellent divertissement, mais bien plus encore.