Le narrateur de Chroniques d’une station-service est tout à la fois : un jeune pompiste célibataire, l’archétype du « bullshit jobber » tel que décrit par l’anthropologue américain David Graeber, un dissonant culturel légitime si l’on en croit le sociologue français Bernard Lahire, mais surtout un observateur du monde un brin paranoïaque et à la langue bien pendue.


Face à un hôtel Campanile, mais un peu au milieu de nulle part : une station-service. À l’intérieur : un anti-héros tuant le temps comme il le peut, c’est-à-dire en se repassant en boucle Mad Max ou Soleil vert, en lisant la biographie de Fitzgerald, en jouant aux dames avec un ami de passage, en comptant le nombre de barils qu’il a déjà écoulés depuis sa prise de fonction ou en scrutant la faune étrange qui se présente à lui.


Il y a quelque chose de douloureux dans le récit d’Alexandre Labruffe : le pompiste prend son service, tient la barre, mais c’est à peine si les gens le remarquent. On vient d’inventer l’homme-mobilier, aliéné par le décor. Il y a aussi quelque chose de profondément jouissif : les clients de la station-service sont portraiturés de telle sorte que leurs actes de consommation se confondent avec ceux d’un toxicomane (voir l’épisode de la pénurie de carburant). L’humanité tout entière est shootée aux énergies fossiles et aux achats compulsifs.


Pour être pompiste, il faut aimer la routine, l’ennui et l’odeur de l’essence. L’auteur l’annonce clairement dans le texte, très découpé et aéré, et le laisse supposer de bout en bout, en usant de situations absurdes, désopilantes, et souvent désespérantes pour son héros. Seule éclaircie d’un horizon nuageux : la visite régulière de Seiza, une cliente asiatique au physique avenant. Une romance va (évidemment) bientôt s’amorcer ; elle débouchera, comme tout le reste, sur son lot de quiproquos et de maladresses.


Chroniques d’une station-service, c’est comme une bonne bière danoise : ça se consomme d’une traite et c’est si rafraîchissant ! Une rencontre Tinder finit lamentablement en eau de boudin. Une soirée ne peut déboucher que sur des questions vexatoires ou une liaison impromptue et aussitôt regrettée. Un livre déposé dans une station-service devient hypothétiquement un message codé entre terroristes. Une pièce quémandée par un SDF aboutit à la perte d’une ébauche de premier roman.


Et c’est précisément ici qu’il nous faut revenir à cette notion de dissonant culturel légitime. Notre jeune pompiste est cultivé, cinéphile (et courageux : Adieu au langage, de Godard !), lecteur attentif, plumitif à ses heures, mais aussi capable de se perdre dans des séries B horrifiques, du film catastrophe bas du front (type 2012) ou de la pornographie exotique.


Tout à la fois, on vous disait.


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le 17 oct. 2019

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