Je suis allé à Chypre cet été malgré le covid et je conseille à ceux qui veulent découvrir cette île et s'intéresser à autre chose que ses formules all-inclusive de lire cet agréable livre, de taille raisonnable, qui raconte le séjour de deux ans que fit Lawrence Durrell sur l'île d'Aphrodite (cette phrase est trop longue).
Le livre est découpé en courts chapitres introduits par des citations ou des proverbes chypriotes. On peut le décomposer en deux parties.
La première moitié du livre s'apparente un peu à Une année en Provence, en mieux écrit. Durrell arrive sur l'île sans trop le sou, fait connaissance avec des Chypriotes qui sont émerveillés qu'il parle le Grec, à la différence des fonctionnaires britanniques (Chypre est à l'époque sous mandat britannique avant que l'on statue sur sa situation, disputée entre Grecs, Turcs et Chypriotes). On suit avec plaisir les récits de voyage à travers l'île forcément fascinants, qui me donnent l'impression d'un temps long, car je me suis fait certaines des réflexions qu'a pu avoir Durrell en visitant le site antique d'Amathonte ou en parcourant les villages de montagne du Troodos. Mais ce sont surtout les habitants qui intéressent Durrell, et je me reconnais dans son observation de Chypriotes débonnaires et au fond fort peu assertifs de leur propre culture et ouverts de manière déconcertante à celle des autres. Oui, ce n'est déjà plus complétement la Grèce ou la Turquie, c'est déjà le Levant, cette région qui se définit surtout dans ses liens avec l'extérieur. Le livre comporte beaucoup de récits truculents (presque trop ?) sur la paresse qui frappe tout le monde aux heures de grandes chaleurs, sur la ruse machiavélique qu'il faut déployer pour obtenir une maison au bon prix avec l'aide d'un Turc qui s'avère un véritable metteur en scène, etc... Il en ressort une impression de bonheur insulaire un peu provincial et coloré, teinté par un goût de la mesure.
Il faut ajouter que Durrell a un style très pictural, qui réserve quelques fulgurances quand il s'agit de décrire l'atmosphère d'une ville ou de saisir un moment particulier dans une après-midi à la campagne. Cependant la structure générale du livre n'est pas aussi calculée, et cela est probablement dû au fait qu'il s'agit d'un livre reprenant des faits vécus.
La deuxième partie change de ton, puisqu'elle observe ce qui poussera Durrell à quitter l'île : la montée de l'EOKA, groupe violent qui organise des attentats contre la présence britannique, en réclamant l'enosis, la réunion de Chypre à la Grèce, question qui évidemment ne peut laisser la minorité chypriote turque indifférente. Les premiers symptômes en sont des marques d'exaltation de certains des étudiants de Durrell, qui commencent à défier l'autorité anglaise comme un jeu. Mais la situation change avec l'arrivée d'un groupe de maquisards qui organisent des descentes violentes, taguent les murs et tuent les Chypriotes trop complaisants. C'est d'ailleurs la mort d'un bon ami de Durrell, l'instituteur Panos, qui hâte ce dernier à quitter le pays. A noter qu'il est reçu par le Secrétaire d'Etat et voit quelque chose de la réaction britannique, qui passe hélas davantage par le contrôle policier et militaire que par une diplomatie intelligente.
La position de Durrell est assez insaisissable. Il affirme que les Chypriotes auraient aimé, au fonds, que les Anglais restent plus longtemps, et qu'ils ressentaient un déchirement face à la dégradation de la situation. Lui-même ne dit pas clairement ce qu'il aurait fait, mais garde la conviction que l'enosis pouvait attendre et qu'au fonds, les Anglais ont eu tort de la laisser entrevoir aux Grecs (ce qui est probablement juste). La deuxième partie est assez frustrante car on sent que Durrell est davantage littérateur qu'historien. Elle aurait gagné à mieux marquer les enjeux et la chronologie. Elle le fait, mais de manière assez confuse. C'est sans doute lié au parti pris de regarder les choses du point de vue du Chypriote lambda, "depuis une terrasse de bar" en quelque sorte. A noter que les événements ne sont pas montrés sous un angle dramatique et irréparable. C'est difficile à expliquer, mais on a l'impression que les Chypriotes ne sont pas déchirés, ils suivent simplement le cours d'un processus inévitable sans se haïr vraiment.
Citrons amers est un livre détendu, ensoleillé, méditerranéen, dont la deuxième partie aborde un sujet plus grave, celui d'une île paisible qui se déchire progressivement.