Ode à l'amour
Clair de femme est une ode au couple, à l'amour exclusif et fusionnel entre deux êtres. Yannick, malade, se sachant condamnée, quitte Michel en lui demandant de la remplacer. Au sortir de l'aéroport, ce pilote de ligne tombe sur Lydia, et c'est le coup de foudre. Lydia, de son côté, tente de sortir d'une relation avec Alain, victime, lui, d'un accident de voiture qui fit périr leur fille et dont il ressortit en ayant perdu l'usage rationnel du langage. L'un et l'autre s'épaulent. Page 91 :
C'est merveilleux, pouvoir aider quelqu'un quand on a soi-même besoin de secours [c'est ce qu'avait compris l'Abbé Pierre lorsque, pour fonder Emmaüs, il allait voir les SDF en leur lançant : "j'ai besoin de toi"]... Je vous ai donné mes nom et adresse, je suis partie, je me suis jetée sur le lit, j'ai pleuré et... j'ai attendu. Il va venir, il va venir, je veux qu'il vienne. Comme à dix-sept ans. Il ne faut pas se fier aux cheveux blancs, à la maturité, à l'expérience, à tout ce qu'on a appris, à tous les coups qu'on a pris sur la gueule, à ce que murmurent les feuilles d'automne, à ce que la vie fait de nous quand elle essaie vraiment. Ça reste intact, c'est toujours là et continue à croire.
Envolées lyriques à gogo
Romain Gary signe là ce que je nomme un "roman philosophique" : une histoire prétexte à déployer de grandes idées générales, ici sur l'amour. J'apprécie généralement ce genre, dans lequel un Kundera excelle. Ici, j'ai été le plus souvent agacé. Pourquoi ? Peut-être parce qu'on sent trop, précisément, cette volonté de prendre de la hauteur - ce qui est, certes, logique lorsqu'on met en scène un pilote de ligne. Page 129 : "Ah non ! Je ne veux pas que la mort gagne encore plus qu'elle n'emporte. Tu ne t'enfermeras pas à double tour derrière le mur des souvenirs. Je ne veux pas devenir aide à la pierre. Nous avons été heureux et cela crée des obligations à l'égard du bonheur. " Une idée un peu ronflante, qui va être exprimée de façon souvent grandiloquente. La page 131 en est une belle illustration : "Moins il reste de chacun, et plus il reste des deux..." suivi de "Elle laissa passer un peu de nuit" puis de "Tout ce que j'ai perdu me donne une raison de vivre." Quelques pages plus loin, page 147, on peut lire l'emphatique : "Aimer est une aventure sans carte et sans compas où seule la prudence égare." Belle idée, mais assénée comme un aphorisme définitif. Page 164, ça continue avec "On ne vit que de ce qui ne peut mourir." puis "seul l'Océan a les moyens vocaux pour parler au nom de l'homme." et "quelle femme accepterait d'être seulement un temple où l'on vient adorer l'éternel ?" L'apothéose est cette tirade homérique de Lydia à Michel, lui annonçant qu'elle ne va pas rester avec lui :
Je t'ai écouté prier toute la nuit et... il y a trop de place. C'est trop grand, pour moi. Tu ne me laisses pas assez de petitesse. Il ne suffit pas d'adorer pour aimer. (...) Tu as perdu une femme qui était toute ta vie et tu essaies de faire de ta vie une femme. Elle t'a laissé avec des milliards. Je me sentirais plus rassurée si tu étais plus pauvre : tu aurais plus à donner. Il y a impossibilité de vivre sans aimer, je sais. Seulement, l'impossibilité de vivre sans aimer, cela aussi, c'est une façon de vivre.
N'en jetez plus ! Il y a ceux qui s'écoutent parler, et ceux qui se regardent écrire. Tout écrivain est guetté par ce mal-là.
Peut-être aussi, mais ce problème est sans doute lié au précédent, mon agacement vient-il de cette relation qui, dès le départ, sonne faux. A commencer par ce voussoiement qui persiste alors que Michel et Lydia ont couché ensemble. Une affectation pénible. Les dialogues entre les deux sont souvent artificiels, comme cette réplique un peu niaise, page 124, alors que Lydia évoque Alain : "- Il avait changé. Il était devenu quelqu'un d'autre. - Remboursez !"
Quelques pépites toutefois
Reste que Romain Gary est un grand écrivain et qu'il ne perd pas tout son art en chemin. Dès le premier paragraphe, cette chute : "et c'est ainsi que nous nous sommes rencontrés, sous la petite pluie fine qui s'ennuyait." Page 51, cette autre qui surprend : "Je montai au bar et me trouvai au milieu d'une quantité incroyable de Japonais, mais peut-être était-ce de la fatigue." Page 146, cette saillie assez poétique : "Le fripier du matin passait en pure perte et donnait à aimer tout ce qu'il voulait flétrir."
Certaines réflexions font mouche, comme celle-ci, page 47, dans la bouche de Lydia :
Comment veux-tu distinguer le faux du vrai quand on crève de solitude ? On rencontre un type, on essaie de le rendre intéressant, on l'invente complètement, on l'habille de qualités des pieds à la tête, on ferme les yeux pour mieux le voir, il essaie de donner le change, vous aussi, il est beau et con on le trouve intelligent, s'il vous trouve conne, il se sent intelligent, s'il remarque que vous avez les seins qui tombent, il vous trouve de la personnalité, si vous commencez à sentir que c'est un plouc, vous vous dites qu'il faut l'aider, s'il est inculte, vous en avez assez pour deux, s'il veut faire ça tout le temps, vous vous dites qu'il vous aime, s'il n'est pas très porté là-dessus, vous vous dites que ce n'est pas ça qui compte, s'il est radin, c'est parce qu'il a eu une enfance pauvre, s'il est mufle, vous vous dites qu'il est nature, et vous continuez ainsi à faire des pieds et des mains pour nier l'évidence, alors que ça crève les yeux, et c'est ce qu'on appelle les problèmes du couple, le problème du couple, quand il n'est plus possible de s'inventer, l'un l'autre, et alors, c'est le chagrin, la rancune, la haine, les débris que l'on essaie de faire tenir ensemble à cause des enfants ou tout simplement parce qu'on préfère encore être dans la merde que se retrouver seule.
Une radiographie lucide et terrible du couple !
Page 128, une idée intéressante : "On peut penser ce qu'on veut des Oresties et de la tragédie grecque, mais pour moi, ce qu'il y a de plus significatif, c'est que les représentations se déroulaient à ciel ouvert, pour que quelqu'un là haut puisse s'esclaffer."
Il faut aussi saluer la belle idée du langage d'Alain, assemblant au hasard les mots ou en inventant, ce qui donne un sabir assez poétique. Exemple page 108 :
- Camomelle ou la la, hypogramme et grenouille. La cocache a blapi mais la grute a pcha pcha... pchi pchi... a poupette...
Michel répond sur le même ton : "- Zip, zip, dis-je. Pouëte, pouëte. Apsia psia." Et Alain conclut : "- Mon pruneau bidule a touché Montaigu (...) Clarinette à os et rouba ba ba ba." Savoureux.
... mais aussi quelques couacs
Quelques bémols à cet éloge pour conclure, toujours sur la langue.
C'est un classique, mais je déplore une fois de plus le passage malaisant du passé simple au passé composé. Page 22 : "Je l'ai laissé payer. Nous nous serrâmes longuement la main." Page 35 : "Nous sommes restés un moment ensemble, puis il me quitta." Page 146 : "Je revins dans la chambre. Lydia n'était pas là. Je l'ai trouvée dans la cuisine. Je m'assis en face d'elle." Ces exemples sont si nombreux que j'imagine qu'ils ne gênaient ni l'écrivain ni le service de relecture de l'éditeur ?... Moi j'ai du mal.
Page 93, cette tournure incorrecte : "Une dame d'un autre âge vient embrasser Lydia parce qu'elle partait demain pour Salzbourg" (il fallait utiliser "le lendemain").
* * *
Et pour conclure... cette interrogation : ça veut dire quoi, exactement, "clair de femme" ?
6,5