Incontournable Roman Juillet 2025
J'ai rarement des romans sentimentaux en littérature intermédiaire, les 10-12 ans surtout, alors je suis toujours particulièrement attentive quand des auteurs en proposent. Ce roman italien n'est pas seulement un récit sur l'acceptation de la diversité d'orientation, mais également sur ce passage parfois inégal, voir abrupte, entre la fin de l'enfance insouciante et la jeune adolescence émergente.
Teresa, dite "Terry", espérait retrouver cet été encore son univers de plage et d'aventure, entourée de ses ami.e.s, surtout après sa rentrée au secondaire, qui fut remplie de défis. Cependant, elle constate rapidement que les interactions et les préoccupations de son cercle d'amis ont changés. Entre leur corps qui se développe, l'intérêt pour le sexe opposé qui émerge et les nouveaux centres d'intérêts, Teresa a l'impression d'être à la traine, encore dans son corps d'enfant et son penchant pour les activités en pleins air. À travers ces remous de nouveautés apparait également Agata, dont la blondeur, la gentillesse et la personnalité solaire ne la laisse pas indifférente. Elle va vite réaliser que cette attirance est différente de celle qu'elle ressent pour ses ami.e.s. Sous le soleil estival et les jeux de plage, notre jeune préado devra surmonter des émotions parfois envahissantes et gérer des situations plus complexes qu'avant. Elle pourra compter sur de vieux et nouveaux piliers en amitié, ainsi que l'écoute de sa mère, pour traverser cet été et en sortir plus sure d'elle.
Un peu à la façon de Jérôme dans "Au nord de l'impossible", que j'ai terminé il y a peu, Teresa vit un été pivot, dans lequel de nouvelles dimensions sociales s'ouvrent pour elle. Elle découvre que ses amies et ses amis commencent à nourrir de nouveaux sentiments les uns pour les autres. Elle même développe assez rapidement un affection tendre pour Agata, cette charmante demoiselle qui est loin d'être mièvre. J'aime beaucoup que le récit soit orienté de façon à ce que son premier béguin soit sur les mêmes rails que ceux de l'amitié. Ce devrait toujours être le cas, tant qu'à moi, autrement on ne parle pas de relation très solide. Ici, bien que certains défis s'interposent, ce qui est normal dans une relation, on a un respect indéniable qui est présent, un soucis des besoins ou de l'intégrité de l'autre, une confiance qui s'installe rapidement et on sent que Teresa se soucie beaucoup d'être à la hauteur de leur relation. Elle forment un belle équipe, je trouve, avec chacune ses forces et chacune ses défis.
À partir d'ici, il y a aura des divulgâchis.
Teresa jongle avec des émotions parfois très fortes, et en dépit d'un caractère affirmé et d'un courage indéniable, ça lui arrive de laisser certaines déborder. Normal, en fait, c'est commun à l'adolescence. Comme nous sommes dans les années 90, il y a encore un certain décalage concernant les connaissances générales sur la puberté, dont on sent la gêne et le manque de connaissances sur le sujet chez ces personnages ados. Teresa a donc toute sorte d'inquiétudes sur la croissance de ses seins tardive, par rapport à ses amies, comprend mal, au début du roman, que des changements s'opèrent autant dans sa tête que dans son corps. Elle a du mal à comprendre pourquoi les autres accordent autant d'intérêts aux questions amoureuses, alors même qu'elle découvre peu à peu que c'est bien le même sentiment qui émerge en elle.
Comme elle développe des sentiments pour une fille, il va venir le moment où elle trouve cela anormal et pense que c'est un "mauvais sentiment". Elle ne semble pas venir d'un monde où l'homosexualité est normalisée. Pourtant, personne ne va la juger en ce sens, ni son meilleur ami Tommaso, ni la principale concernée ni son nouvel ami Leonardo.
D'ailleurs, parlons-en. Leo semblait se profiler pour être le ténébreux de service et en un sens, il l'est. C'est le typique loup solitaire aux airs rebelles qui aime flâner seul avec son casque de musique sur les oreilles et une cigarette au bec (dégoutant et pas du tout sexy, à mon sens). Je craignais de le voir devenir un centre d'intérêt amoureux, parce que c'est tellement devenu courant ce genre de personnage masculin dans le rôle de l'amoureux qu'il est devenu aussi cliché que le typique prince charmant, dorénavant. Mais Leo a mieux à offrir comme personnage: Il devient un allier. Âgée de 17 ans, il s'avère qu'en dépit de son cinq ans supplémentaire, il ait quelques grains de sagesse pour épauler Teresa, à la façon d'un grand frère bienveillant. Peut-être trouve-t-il dans cette petite femme en devenir la même tourmente qui l'anime, cette espèce de fureur de vouloir être soi? Quoiqu'il en soit, il a de bons mots, ce personnages et il n'est pas paternaliste. Quand il est mit au courant des agissement de Francesco ( je vais y revenir), il réagit comme un homme censé le ferait: en condamnant le geste. Je pense également que Leo admire Teresa, cette petite boule d'énergie au potentiel bien présent. Un potentiel qu'il voit et qu'il décide de soutenir. Ça fait du bien de voir des personnages positifs comme Leo, loin des belles gueules coeur-de-glace qui pullulent dans les romans sentimentaux, ces dernières décennies.
Le cas de Francesco est à mentionner en raison de sa gravité. Je me rappelle que dans plusieurs comédies romantiques, ce genre de geste était banalisé, voir utilisé comme un ingrédient humoristique pour dépeindre un personnage féminin comme "malchanceuse et adorablement maladroite", un archétype sur utilisé que je déteste. Francesco a défait les lacets du haut de maillot de bain d'Agatha, révélant donc sa toute jeune poitrine aux autres. Une véritable humiliation totalement gratuite, dont le principal concerné en a rit et l'a banalisé sans vergogne. Pour autant ( et fort heureusement) , personne n'en a rit et personne n'a pardonné le geste de ce jeune imbécile. Par contre, cela s'est soldé sur un accrochage impliquant Teresa, qui lui a sauté dessus pour le frapper, le gifler et le bousculer. Elle va en sortir avec une lèvre fendue, un œil au beurre noir et un nez qui saigne, pour finalement fuir les adultes qui sont intervenus.
Je trouve cette scène étonnamment percutante, d'une part parce que comme je le disais, d'ordinaire, des gestes de ce genre ont servi de traits d'humour malgré leur violence et d'autre part, parce que c'est la première fois que je vois un personnage féminin réagir ainsi. Teresa a donné une raclée à ce garçon, ce qui est d'ordinaire un comportement "de garçon". Je ne dis pas que c'est correct, ce ne l'est pas et son geste sera vivement sanctionné. On ne règle rien en étant violent, mais ici, dans un cadre fictif, c'est un message important que de condamner la violence physique punitive. Purger la littérature jeunesse de toute violence ne va pas apprendre à nos jeunes que ça ne résout rien, aussi préfère-je qu'elle soit présente, mais correctement dénoncée. Du reste, il est humain de réagir avec colère et il est encore trop courant que les filles internalisent la leur, car on ne leur permet pas de le faire. Ce sexisme émotionnel existe toujours, bien que je note des avancées sociales.
Teresa est décrite comme étant "courageuse". La jeune fille qui n'a pas craint d'aller sur le terrain d'une maison abandonnée a cependant des craintes face à ses émotions. On parle notamment souvent de sa "jalousie", mais je précise que le mot "envie" ou même "insécurité" auraient été souvent plus justes. La jalousie est une émotion qui sous-tend une insécurité, mais il faut bien se garder de devenir possessif en raison de sa présence. Teresa ne fait pas preuve de possessivité, mais sa jalousie sort souvent en frustration, ce qui lui cause quelques inconforts sociaux avec ses ami.e.s. Mais la jalousie, comme toute émotion, peut être apprivoisée, quand on sait la décoder.
Parlant de décodage, je trouve qu'Agata fait preuve d'une grande maturité face à l'expression de ses émotions et de ses actions. C'est souvent elle qui fait des retours auprès de Teresa, notamment quand elle se brouille au sujet des insultes gratuites à l'encontre de Tommaso ( et elle a bien raison, d'ailleurs), ainsi que ces petits moments où elle revient sur certaines de ses propres réactions. Cette propension à faire des retours pour valider des ressentis ou donner des nuances à ses réactions montre une maturité émotionnelle chez elle, qui fait un contraste avec Teresa, qui rumine beaucoup ses pensées et ses émotions, sans l'exprimer en mots. Il s'agit peut-être d'une différence de tempérament, mais je pense que dans le cas d'Agata, il y a de son vécu pour expliquer cette maturité. En effet, elle a été bousculée par la disparition volontaire de sa mère de sa vie. Agata est un beau personnage, loin de la midinette un peu débile que sont malheureusement trop souvent les douces blondes gentilles dans son genre. Au contraire, elle fait preuve d'empathie, d'auto-critique, a le sens de la répartie et connait la valeur de la sincérité. Elle a une forme de courage différent de celui de Teresa, aussi me dis-je que leurs courages combinés feront de belles choses dans l'avenir.
Il y a de belles "bousculades" amicales dans ce roman, parfois un peu rudes ou un brin immatures, mais ils sont jeunes, ce sont des ados de 12 ans qui vivent leurs premier émois. En ce sens, je trouve le roman réaliste et cohérent. J'apprécie énormément que les gars comme les filles aient réagit aux écarts de conduite de Fransesco, c'est très important de ne pas tolérer ce genre de comportement macho. J'aime aussi que Teresa ait des amis garçons sans que cela tourne à la romance et qu'elle accepte d'être amoureuse d'Agata sans forcément se sentir forcée de se caser "homosexuelle", démontrant que l'important n'est pas de connaitre son orientation autant que de reconnaitre l'affection sincère quand elle se manifeste. Et oui, des exceptions amoureuses, ça arrive et c'est rare qu'on l'admette, surtout en jeunesse.
Mentions aux références de la trilogie de Tolkiens, "Le seigneur des anneaux" ainsi qu'aux groupes de musiques des Beatles et de Nirvana ( groupe préféré d'Agatha, qui l'eut cru?).
C'est un sympathique roman d'été, peuplé de plage, d'activités entre amis loin des écrans portables ( inexistants en 1990), avec des questionnements identitaires et sociaux intéressants, avec une romance qui se bâtie avec douceur et sincérité entre deux personnages féminins tendrement atypiques. Un roman qui flaire autant la nostalgie de l'enfance que les perceptives nouvelles de l'adolescence, avec des notes d'embruns salés et de crème solaire à la noix de coco.
Pour le choix de lectorat, oui, je le met en 10-12 ans, car nous manquons de romans abordant l'adolescence pour ce groupe d'âge, qui devient pubère bien plus tôt que ma génération et qui a besoin de lire sur ces questions identitaires.
Pour un lectorat intermédiaire du 3e cycle primaire, 10-12 ans+
Pour les bibliothécaires et profs: Il y a présence de cigarette avec le personnage de Leo et une bagarre non-glorifiée entre Francesco et Teresa.