Dans ce court roman, Jean Echenoz raconte la trajectoire d’Emil Zátopek dans son style vif, elliptique, presque télégraphique. Il ne cherche pas à produire une biographie exhaustive ni à sonder profondément la psychologie de son personnage. Il avance par touches successives, sélectionne quelques moments et quelques courses, avec une écriture qui semble elle même chercher constamment à accélérer.
C’est surtout le parallèle entre la trajectoire sportive de Zátopek et l’histoire politique de la Tchécoslovaquie qui donne au roman son intérêt. Au moment où le coureur monte en puissance jusqu’à devenir une gloire mondiale, le régime communiste se consolide et récupère ses victoires pour en faire un symbole national. Puis les deux trajectoires se séparent. Le champion vieillit et décline sportivement, tandis que le pouvoir qu’il a longtemps servi finit par se retourner contre lui lorsqu’il soutient le Printemps de Prague. Le personnage n’est donc jamais lâché dans un monde vide. Sa course individuelle se déroule constamment à l’intérieur d’une Histoire qui cherche à le récupérer, l’utiliser puis le punir.
Echenoz restitue également assez bien ce qui fait la singularité de la course de fond. Cette capacité à accepter la douleur, à repousser progressivement les limites du corps et à franchir des paliers qui semblaient auparavant inaccessibles. Zátopek ne court même pas de manière élégante. Il grimace, souffre, semble constamment au bord de l’effondrement, mais continue. Toute sa réussite repose sur cette volonté presque obsessionnelle et sur des méthodes d’entraînement poussées jusqu’à l’extrême.
Je regrette seulement qu’Echenoz n’aille pas complètement au bout de la vie de Zátopek. Il choisit de s’arrêter sur sa disgrâce sous le régime communiste et laisse de côté les dernières décennies de son existence. C’est cohérent avec cette volonté de tracer une trajectoire plutôt que d’écrire une biographie complète, mais cela laisse tout de même une petite impression d’inachevé. Reste un portrait dense et original d’un homme qui court toujours plus vite au moment même où l’Histoire se referme progressivement autour de lui.