Court Serpent est un court roman de Boucheron publié chez blanche en 2004, que j'ai lu avec curiosité puisqu'il semblait s'inspirer d'événements similaires à ceux servant de base à l'une des bandes dessinées m'ayant le plus parlé cette année, La Terre verte. Très singulière expérience de lecture d'un roman que celle contaminée par l'appréhension d'une BD proche récemment ( https://www.senscritique.com/bd/la_terre_verte/critique/322492320 )


Ces deux œuvres ont en effet en commun le projet de mettre en scène des voyages de clercs au Groenland, aux XIVe / XVe siècles, ayant pour but de reconnecter la vieille Europe à des colonies oubliées du fait de la progression de la glaciation. Mais si Ayroles et Tanquerelle faisaient de ces prémices le prétexte à une suite de Richard III remobilisant les codes de la tragédie, Boucheron conçoit sur cette base une sorte de roman de survie flirtant un peu complaisamment avec le sordide, qui pourrait faire penser à du Conrad passé au congélateur.


Court Serpent, du nom du bateau constituant le principal outil de survie des personnages dans le roman, nous fera voir à travers les yeux douteux du légat Montanus, le protagoniste, ce que peut être l'installation d'une théocratie violente qui cherche toujours à se légitimer à travers un mélange de sophismes et d'interprétations approximatives des écrits. Le style de Boucheron dans le livre passe par une raideur forte, imitant le style administratif et néo-classique du rapport qu'on prêtera à des événements distants dans une langue fantasmée, pour décrire des scènes de tortures, d'exactions diverses, d'exécutions publiques censées créer un contraste par leur horreur avec les circonvolutions prudentes de leur rédaction. L'effet s'est déjà vu mais ne fonctionne pas si mal à l'échelle du bouquin – il peut encore rappeler par là la prise de parole d'un Marlow faisant le récit de sa descente du Congo – ; il a par contre le défaut notable d'alourdir par instants l'expression d'une artificialité assez peu propice à garantir l'immersion (je ne sens pas des légats du Moyen-Âge se parler comme s'enverraient des mails des managers pris les doigts dans le pot de confiture), et le récit, très bref, sabre souvent dans son intrigue à grands coups d'ellipses parfois hasardeuses.


Je n'ai personnellement que peu de goût pour les récits cherchant à marquer (choquer ?) par le sordide, mais les amateurs de la chose trouveront avec Court Serpent un roman des plus colorés puisque ses expériences de survie extrême face au froid et à la faim conjugués seront surtout l'occasion de déployer des scènes évoquant ou mettant en scène directement le viol, l'inceste, la torture, la coprophagie, le meurtre de nourrisson, la maltraitance animale, l'amputation et j'en passe, le tout me rappelant un peu dans l'alliance de violence et de préciosité le travail d'un Graciano sur le très dégueulasse Une forêt profonde et bleue.


Le gros souci du roman réside dans le fait qu'ultimement, il ne fait confiance ni à la radicalité de sa démarche ni en la capacité herméneutique de son lecteur. On comprend extrêmement vite, dans le prologue ampoulé du roman, qu'il y a anguille sous roche à propos de la manière dont les prélats catholiques du livre vont envisager l'occupation d'un territoire et la gestion de ses habitants. On comprend déjà, lisant le rapport du principal narrateur, qu'il utilise toutes les figures stylistiques de l'atténuation pour cacher ses propres turpitudes, dans son recours à la violence comme dans ses passions sexuelles. De là, il est regrettable que deux couches de texte viennent extérioriser le point de vue et expliciter ce que l'on doit saisir d'une intrigue qu'on avait déjà réussi à décoder comme des grands :


La quatrième de couverture, d'abord, contient cette phrase : « son récit est aussi celui d'une aventure politique et spirituelle, que traverse un amour sacrilège. » à propos du narrateur qui nous empêche de nous poser la question de la crédibilité de celui qui raconte, d'autant plus que l'événement en question arrive dans les quinze ou vingt dernières pages du roman.


De façon plus gênante, Boucheron intercale entre ses chapitres dominés par la voix du prêtre Montanus en focalisation interne des morceaux rédigés en italiques de narration omnisciente, qui tour à tour créent un pas de côté un peu hors sujet en montrant une expédition cradingue à laquelle le héros ne participe pas et viennent à la fin re-raconter la dernière scène que l'on vient de parcourir à travers les yeux du clerc, nous explicitant son mensonge et son acte le plus criminel. Boucheron a eu l'air de ne pas savoir jusqu'à quel point il devait croire en la capacité, ou de son lecteur ou de son intrigue, à se retrouver, et cet aspect brinquebalant, timoré du niveau de narration demeure ce qui me paraît le plus blâmable dans le livre.


Faire de la littérature, c'est difficile parce qu'il faut lâcher la bride de son texte en ayant toujours conscience, l'art n'étant pas visuel, que le lecteur va capter une connotation différente de celle que l'on avait anticipée. Boucheron n'a pas réussi, dans ce texte et à mon humble avis, à ouvrir les doigts quand il fallait.


Restez plutôt sur Heart of Darkness.

S_Gauthier
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le 26 déc. 2025

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