Croc-Blanc
7.5
Croc-Blanc

livre de Jack London (1906)

Indubitablement le moins solide des quatre textes de Jack London que j'ai pu lire jusqu'à présent : Croc-Blanc est un roman prévisible, qui se répète… et qui contient quelques passages qui ont particulièrement mal vieilli. Si l'influence d'Herbert Spencer sur Jack London est connue, elle est manifeste dans Croc-Blanc, dans lequel plus que de retrouver des traces de celui qui a appliqué les théories de Charles Darwin à la sociologie (la survie du plus apte), y figure aussi sa hiérarchie des races.

Heureusement, le texte dont il est question ici n'a pas été conçu dans une optique de promouvoir les idées spencérienne, ces dernières sont présentes avant tout parce que l'auteur les avait intégrées à sa pensée depuis bien longtemps. Car Croc-Blanc est loin de manquer de fond. Diptyque qui ne dit pas son nom, inspiré du parcours d'un vrai chien, Bones, le roman dont il est question ici prend le chemin inverse de celui de L'Appel de la forêt : du Grand Nord à la Californie, du monde sauvage à la civilisation, de l'animal à l'homme, Croc-Blanc a en partie été conçu pour revenir sur certaines incompréhensions de lecteurs après le premier roman achevé, proposer de nouvelles solutions (l'amour et la confiance)… et aussi pour le pognon, on est chez Jack London après tout, en témoigne ce que le bonhomme a pu dire au directeur de sa maison d'édition pour lui annoncer ce que serait son nouveau roman :

Au lieu de la régression ou de la décivilisation d'un chien, je vais parler de la progression d'un chien, de sa civilisation — l'advenue de la domesticité, de la fidélité, de l'amour, de la morale, de toutes les civilités et de toutes les vertus… un livre qui sera le véritable compagnon de l'autre — même style, même approche, même manière concrète… ça devrait faire un tabac.

On retrouve sensiblement plus de Jack London chez Croc-Blanc que chez Buck (deux enfances vulnérables, la disparition du père, l'ostracisme…), ce qui ne veut pas pour autant dire que l'auteur a anthropomorphisé ses personnages : Croc-Blanc reste un loup qui, bien qu'il ait sa faculté de penser, se retrouve dans l'incapacité de formuler des phrases aussi complexes que celles d'un homme… ce qui n'empêchera pas un certain Theodore Roosevelt de vilipender le roman et les nature fakers pour autant. Outre Croc-Blanc, on retrouve aussi de l'auteur dans les autres personnages du récit, particulièrement dans « l'antagoniste » final, Jim Hall, qui incarne un Jack London qui aurait mal tourné. On retrouve, en effet, régulièrement la métaphore de l'argile au sein du récit, l'importance de l'environnement dans la construction de soi : London ne donne pas une réponse unique qui expliquerait pourquoi tel ou tel personnage serait devenu ce qu'il est devenu. Si le lieu d'où nous venons est primordial, les rencontres que nous effectuons, la bonne ou mauvaise Fortuna, est sans nul doute ce qui impactera le plus notre parcours. Une philosophie au confluent du naturalisme, du darwinisme et du déterminisme de Taine en somme.

Enfin, plus surprenant est de voir mentionner à plusieurs reprises un « élan vital » propre à Croc-Blanc (ou plutôt Jack London), un élan vital qui n'a que peu à voir avec celui de Bergson défini un an plus tard dans L'Évolution créatrice :

S'il avait pensé à la manière des hommes, le louveteau aurait pu définir l'élan vital comme une insatiable avidité et voir le monde traversé par des appétits innombrables — poursuivre ou être poursuivi, chasser ou être chassé, manger ou être mangé, tout cela dans la plus aveugle des confusions, le désordre et la violence : un chaos de voracité et de sauvagerie, régi par le hasard. Impitoyable. Imprévisible. Infini.

Probablement que les textes partagent le même climat, le même vitalisme diffus, dans l'esprit du temps du début du XXe siècle : un même fond d'époque, deux formulations opposées.


Bien que le roman s'éloigne de ce qu'on pense qu'il soit, à savoir être un ouvrage destiné à un public très jeune, bien qu'il ne soit pas dénué de fond, reste qu'il faut faire avec des notions, des renvois, maladroits et parfois datés ; ainsi que des deus ex machina suivi de passages niais (le sauvetage de Croc-Blanc par Matt et Weedon Scott notamment) qui auraient pu être mieux amenés. Des défauts que l'on peut retrouver partiellement dans d'autres romans de l'auteur, dans Le Peuple d'en bas et Le Loup des mers par exemple, mais deux romans nettement plus profonds que Croc-Blanc. Un bildungsromane animal qui, malgré l'omniprésence de la mort, se conclue toutefois d'une façon bien plus positive avec la civilisation, l'amour et la confiance comme horizon.

Créée

il y a 3 jours

MacCAM

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