C'est un peu le comble de produire une oeuvre à charge contre les technopolitiques et de donner l'impression - notamment à la fin "Cartographie du Diléviathan" - qu'elle est écrite par une IA! Asma Mhalla le reconnaît elle-même : le sujet la touche intimement et l'émotion prime souvent l'argumentation. Ce qui donne à l'ouvrage un désagréable goût de propagande, quand bien même on partage ses idées : ton péremptoire, insultes, jugements de valeur se substituent hélas à la démonstration.
Mais à mi-chemin, la lectrice de Gibson (et sa fascination ambiguë pour les cybertechnologies) laisse enfin place à la lectrice d'Arendt (et sa sidération devant la montée du fascisme). Le retour irrépressible vers les années 1930 ; le même desarroi des masses devant l'absence de référent politique, moral ou religieux ; et la réponse mauvaise, rampante, de la défiance de l'autre pour conjurer l'angoisse. Le retour de la bête immonde serait-il constitutif de notre humanité? Les recommandations de l'auteure tendent à faire passer le réveil politique par le développement personnel.
De quelque génération qu’il soit, le fascisme n’advient pas par hasard, il est une boursouflure de son époque. Face à la disparition du sens de nos existences, à leur absurdité et à leur violence, face au sentiment de perte de dignité et de déclassement, le fascisme répond par l’excès inverse : trop, beaucoup trop de sens. Saturation de signes. Un salut nazi banalisé par un Elon Musk qui deviendra mème ou la promesse d’emmener les Américains sur Mars participent à la mise en place du décorum. Coolitude du néo-fascisme d’atmosphère… Quel sens donner à cet irrationnel ? De la multitude d’écrits produits depuis près de cent ans, nous n’avons toujours pas réussi à totalement percer le fond du fascisme et encore moins celui du nazisme – preuve en est, les historiens continuent de les étudier encore et encore. Cette résistance, qui jouait sur les thèmes de la crise économique profonde, identitaire, ou comme réponse aux stigmates de la Première Guerre mondiale, était d’abord une résistance à la perte de sens, au nihilisme qui imprégnait alors l’époque : où allions-nous, et pour faire quoi ?C’est pourquoi le fascisme premier fut aussi une réponse pulsionnelle à la souffrance psychologique, à la brutalité existentielle d’êtres se sentant dépossédés de quelque chose dont il est encore aujourd’hui difficile de saisir les contours. Cette colère ne provient pas de la perception de l’inégalité sociale en soi ou de la guerre en soi, et c’est pourquoi elle rejaillit à échéances régulières jusqu’à aujourd’hui, au fond de la plaie de l’hypermodernité. Elle provient des promesses non tenues du progrès, de cette affreuse sensation de n’être jamais maître de soi, de n’être plus dépositaire que de vagues existences en flottaison et sans intérêt, de vies qui ne comptent pas à force de s’entendre répéter qu’elles comptent. Cette dissonance nous a tués mille fois, de mille façons différentes. Elle continue de nous tuer à petit feu et, dans le même mouvement, nous sommes conditionnés à accepter de vivre malades sans la force de guérir.