Dans la toile du temps est une oeuvre très classique en terme de narration et de développement de personnages, qui nous montre qu'avant d'être un auteur de science-fiction (et un bon), Adrian Tchaikovsky est avant tout un amateur du genre. Le lecteur assidu de science-fiction sera en territoire connu avec cette histoire de vaisseau spatial emportant les derniers espoirs de l'humanité, en un voyage interstellaire si long que les fonctions de ce vaisseau pourtant ultra perfectionné finissent par se détériorer les unes après les autres. Idem pour cette histoire d'un empire terrien qui s'est auto détruit, et dont les quelques survivants essaient de récupérer des bribes.
L'histoire progresse à travers les siècles en narration alternée : nous suivons le linguiste et historien Holsten Mason, à bord de l'arche spatiale Gilgamesh (le programme est dans le nom), qui sort de loin en loin de son hibernation pour constater l'évolution d'une situation qui ne fait que se déteriorer ; de l'autre côté nous suivons l'ascension d'une nouvelle civilisation.
Un prologue nous montre le docteur Avrana Kern, des millénaires auparavant, sacrifier froidement son équipage pour continuer à observer ce qu'elle appelle son expérience : introduire des singes dans un monde terraphormé et guider leur évolution comme espèce sentiente, grâce à un virus provoquant une évolution accélérée vers la conscience. Seulement, à son insu (ou presque), les singes ne sont jamais arrivés à bon port, et ce sont les araignées de l'espèce portia (dont il paraît effectivement qu'elles ont une forme de communication entre elles), qui en ont profité. Voilà donc nos araignées grossissant jusqu'à une taille respectable, gagnant en intelligence et devenant une vraie civilisation.
Je crois qu'on peut d'ores et déjà considérer que ce roman ne sera pas le préféré des arachnophobes.
L'élévation d'une espèce nous fait penser bien sûr immanquablement au cycle de David Brin, Elévation, hommage assumé puisque Brin est le nom du vaisseau d'Avrana Kern.
On notera aussi l'humour des traducteurs dans la traduction du titre Children of time, qui me fait douter que les quelques métaphores sur les fils et les toiles contenus dans le récit soient dans l'oeuvre originale. Quels plaisantins ces traducteurs!
"Tu peux parler BigDino, t'as vu le titre de ta critique?"
Oui, bon...
Bien que relativement long, Dans la toile du temps tient bien la route, les développements civilisationnels des araignées sont amusant à suivre, et l'habituel personnage du mec pas à sa place dans un vaisseau spatial mais qui va devenir la clé de la réussite, Holsten Mason, fait toujours son effet.
A la science-fiction classique se greffent, l'air de rien, des thèmes plus dans l'air du temps, comme la présence de personnages féminins plus développés. La société des araignées est, comme il se doit, matriarcale, déjà heureux si nos araignées femelles ne boulottent pas le mâle après leurs ébats, c'est beau la civilisation. Ceci dit cela a le mérite d'introduire un thème plus féministe le plus naturellement du monde, le mec le plus misogyne ne pourra faire autrement qu'opiner : c'est la nature. On pourra aussi voir dans l'usage pratique que font nos araignées d'autres espèces une idée qui devrait être une évidence : que l'immigration et la confrontation avec l'autre sont un facteur important d'amélioration d'une société.
Mais que l'on se rassure, ce n'est pas quelque chose qui est lourdement appuyé par le récit. Juste ce qui en ressort.
Tout cela me confirme qu'Adrian Tchaikovski, dont c'était ici le premier livre traduit en français, et dont c'est le troisième livre que je lis, est un des auteurs à suivre de la science-fiction actuelle.