Il existe une forme d’homologie entre la légitimité d’un phénomène social et sa propension à être constitué en tant qu’objet de recherche. La romance est encore largement méprisée au sein du champ littéraire et éditorial, et son sous-genre le plus sulfureux, la dark romance, est périodiquement présenté dans la presse et les médias généralistes comme un fléau de plus sur la jeunesse, quelque part entre le wokisme et Master Poulet. Il n’est donc pas surprenant que peu de chercheur‧euses s’emparent du sujet (j’ai déjà parlé ici de New Romance, anatomie d’un phénomène éditorial d’Adeline Florimond-Clerc et Louis Gabrysiak). Pour ma part, si je me suis plongé avec grand plaisir dans la New Romance, je n’ai aucun atome crochu avec sa déclinaison dark, ne lisant pas de littérature horrifique, gothique, noire ou autres thrillers, et ayant eu une expérience malheureuse avec le best-seller Captive de Sarah Rivens dont j’ai écrit pis que pendre.

Le traitement que subit la dark romance dans le discours public dit quelque chose du « double standard » : aurait-on consacré autant d’articles à ce sujet dans la presse s’il s’était agi d’hommes écrivant pour un public masculin ? Condamner la dark romance, c’est faire le jeu du discours rétrograde selon lequel les consommateurs, en particulier féminins ou jeunes, sont incapables de faire la différence entre fiction et réalité. (p. 48)

Néanmoins, le sujet m’intéresse, et j’ai donc lu avec beaucoup d’intérêt ce manifeste de défense de la dark romance que propose Fleur Hopkins-Loféron, historienne de l’art de formation et spécialiste des cultures populaires, en réaction à la panique morale autour du sous-genre. Pour tenter de le légitimer, elle a tout lu, en français, en anglais, publié ou auto-édité (18 pages de bibliographie du corpus !), et mené quelques entretiens avec des lectrices, autrices, éditrices, libraires… malheureusement trop peu exploités à mon goût. Ce serait mon reproche principal : je trouve le livre trop déséquilibré en faveur de la masse colossale de matériau textuel et médiatique, au détriment des agents du champ – c’est sans doute mon tropisme sociologique qui parle. Ce déséquilibre est de toutes façons un vrai choix de construction du livre puisque Dark romance, guide amoureux donne une place considérable aux descriptions de romans / BD / films / séries que l’autrice enrôle sous le label de dark romance. Cette profusion d’exemples ne sert pas seulement à montrer qu’elle a bossé, non, ces exemples variés lui permettent d’historiciser tous les sous-genres inclus dans la dark romance et de relativiser la prétendue nouveauté du phénomène : elle associe la mafia romance à la tradition d’amour courtois (p. 93-94), la bully romance au conte philosophique (p. 103), et compare l’écriture du sexe aux blasons médiévaux (p. 303). En utilisant dans sa démonstration de nombreuses œuvres que l’on n’associe pas au genre, elle rappelle qu’un genre littéraire ou culturel est construit et n’existe pas en soi, c’est une étiquette, un label malléable : Les Liaisons dangereuses, certains comics Batman et The Swamp, la littérature gothique des sœurs Brontë, Possession de Zulawski, Edward aux mains d’argent, La pianiste de Haneke, Rebecca de Hitchcock…

Ce livre est un vrai guide amoureux, comme l’indique très justement son sous-titre, et pas un essai scientifique au sens traditionnel du terme. L’écriture est assez simple, le jargon spécifique au genre comme celui des analyses littéraires et féministes que l’autrice mobilise est expliqué (22 pages de glossaire, de aftercare à yandere en passant par female rage). On apprend plein de choses, à commencer par ce que racontent vraiment ces livres : certains sont assez hallucinants, comme Sweet Taste of Betrayal de Harleigh Beck ou Crie pour nous de Molly Doyle (je vous laisse vous renseigner sur internet), mais la plupart s’inscrit assez banalement dans des tropes de la littérature horrifique en y ajoutant une histoire d’amour. C’est une littérature sérielle, qui repose sur la répétition de schèmes connus, et dans laquelle les lectrices expertes peuvent choisir l’histoire qu’elles veulent précisément lire, en maîtrisant tous les paramètres possibles : degré de violences (et traumavertissements), de spicy (scènes de sexe explicites), univers narratif (paranormal, motards, gangs…). Surtout, selon l’autrice, et à rebours du discours médiatique, la dark romance posséderait une charge subversive et politique :

L’un des enjeux majeurs de la dark romance est la quête d’autonomie des protagonistes. Si l’identité genrée des personnages est une donné importante, elle est systématiquement subvertie au fil de l’intrigue. Les femmes entrent en résistance contre les rôles et places auxquels elles sont assignées, et les hommes, plutôt que de les entraver, les accompagnent dans ce processus d’émancipation. La violence et la domination, structurantes dans la dark romance, sont chaque fois déconstruites et reconquises par les protagonistes, qui subvertissent sciemment la culture du féminicide (…) quand ils ne la dénoncent pas franchement. (p. 165)

Sur l’épineuse question de la violence, Fleur Hopkins-Loféron remet l’église au milieu du village : la violence dans la dark romance est réflexive, très rarement gratuite, et sert à exorciser les traumas de certaines lectrices en mettant en scène dans un espace fictionnel safe et contrôlé des violences auxquelles elles sont de toute manière déjà exposées par ailleurs dans l’espace social. Dans cette logique, la norme du happy end symbolise une forme de résilience, d’espoir en la possibilité de surmonter ses traumas. L’autrice critique quand même une certaine culture du viol dans quelques titres, mais justifie tout le reste, parfois sans totalement convaincre (le motif de la possession, p. 215 ; l’hypothèse bien sommairement développée d’une littérature d’émancipation, p. 282).

Au moment où les lectrices, mêmes mineures, croisent la route de la dark romance, elles ont déjà été exposées à un abondant contenu érotique et sulfureux, mais aussi à des discours et représentations autour de la vie sentimentale et sexuelle et des rapports de genres. Il serait d’ailleurs plus juste de réévaluer le contenu philosophique et moral de ces textes. Cherchent-ils à normaliser la violence ou plutôt à cultiver des stratégies de résilience chez des individus injustement blessés par leur famille et amis ? Glorifient-ils le sexe déviant ou exaltent-ils plutôt la découverte sexuelle, à travers une pédagogie du consentement ? (p. 312-313)

Et finalement, peu importe. Dark romance, guide amoureux est un travail sérieux, minutieux, encyclopédique sur ce genre dont tout le monde parle sans l’avoir lu, sur lequel toute personne s’intéressant au sujet précisément, ou à l’industrie du livre en général, devrait se pencher.

antoinegrivel
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le 5 mai 2026

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Antoine Grivel

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