Après Deux secondes d’air qui brûle, Diaty Diallo poursuit son exploration des violences ordinaires et de leurs répercussions intimes avec Darya & Dounya. Mais cette fois, le récit prend une direction plus introspective.
Plus qu’un roman c’est un livre sur ce qu’elles laissent derrière elles, sur ce qu’elles interiorisent, parfois jusqu’à faire disparaître celles qu’elles croyaient être.
Dounya a trente et un ans et l’impression que tout s’écroule. C’est la fin de sa relation, elle perd son boulot et doit quitter son appartement. En faisant ses cartons dans lesquels elle entasse sa vie, commepour ne jamais s’ancrer, elle ouvre bien plus que des boîtes : elle rouvre sa mémoire. Photos, vieux courriels, carnets… autant de traces qui la ramènent à Darya, la jeune fille rêveuse, insouciante et pleine de possibles qu’elle a le sentiment d’avoir abandonnée en chemin.
Commence alors un dialogue bouleversant entre ces deux versions d’elle-même, où le passé tente d’éclairer le présent.
J’ai aimé cette construction. La mémoire ne suit jamais une ligne linéaire et Diaty Diallo en restitue parfaitement le fonctionnement. Les souvenirs reviennent par fragments, parfois avec douceur, parfois avec violence, jusqu’à dessiner peu à peu le portrait d’une femme qui réalise combien certaines blessures ont façonné sa vie.
À travers ce cheminement, l’auteure explore avec beaucoup de finesse les multiples formes de domination qui traversent une vie de femme. Le sexisme, le racisme, les violences sexuelles, les rapports de pouvoir, les humiliations parfois invisibles : rien n’est exagéré, justement parce que tout est profondément ordinaire. L’autrice montre comment ces expériences s’accumulent, s’infiltrent en nous, jusqu’à modifier, de manière très imperceptible, notre manière d’habiter notre corps et d’occuper l’espace.
En revenant sur son histoire, Dounya comprend que nombre de violences qu’elle a subies ont longtemps été reléguées au rang de banalités. Le racisme, les humiliations, les agressions sexistes, les rapports de domination masculine… autant d’expériences qu’elle avait fini par intégrer comme étant « normales ». Les lettres qu’elle adresse aux hommes qui l’ont blessée comptent parmi les passages les plus forts du roman, en lui permettant de reprendre possession d’une parole longtemps confisquée.
À travers Dounya, l’auteure montre comment les violences s’accumulent, parfois de manière presque imperceptible, jusqu’à modifier durablement le rapport que l’on entretient avec soi-même.
La plume est à l’image du récit : vive, incisive, parfois déroutante, proche du langage parlé, traversée d’un humour parfois mordant qui empêche le texte de sombrer dans la gravité permanente. Cette ironie apporte un véritable souffle au roman.
Darya & Dounya ne se résume pas à un roman sur les violences faites aux femmes. C’est avant tout un texte sur l’identité, sur la mémoire et sur les renoncements que l’on fait parfois sans même s’en rendre compte. Que reste-t-il de l’adolescente que l’on a été ? À quel moment accepte-t-on de devenir une version de soi que l’on n’avait jamais imaginée ? Et peut-on retrouver celle que l’on croyait perdue ?
Méme si j’ai été plus touchée par Deux secondes d’air qui brûle, Darya & Dounya plus introspectif, plus personnel, m’a impressionné par sa construction. Les deux romans dialoguent d’ailleurs parfaitement. Là où le premier racontait la force du collectif face à la violence, celui-ci explore les blessures plus silencieuses, celles qui se logent dans l’intime.
Avec ce deuxième roman, Diaty Diallo confirme qu’elle est une autrice qui compte. Elle écrit sur notre époque sans jamais céder à la facilité, en donnant toute leur complexité à ses personnages et en faisant de leurs trajectoires des histoires profondément humaines.
Darya & Dounya est un roman sensible, intelligent, qui evoque autant la reconstruction que la mémoire, en nous rappelant rappelle qu’avant de pouvoir avancer, il faut parfois accepter de retrouver celle ou celui que l’on était.
https://julitlesmots.com/2026/08/12/darya-et-dounya-de-diaty-diallo/