De Gaulle
8.5
De Gaulle

livre de Julian Jackson (2018)


Écrire sur Charles de Gaulle relève presque de l’impossible. Comme pour Mitterrand ou Pompidou, l’homme s’efface derrière le mythe, et l’histoire bascule dans la mythologie. Pourtant, Julian Jackson prend le risque salutaire de ramener De Gaulle à ce qu’il fut d’abord : un homme de son siècle. C’est précisément cette inscription dans son temps qui éclaire autant son ascension que sa chute en 1968-1969.


Au fil du récit, se dessine un personnage aux antipodes de l’image héroïque que l’on projette souvent sur lui. Rien ici du panache napoléonien popularisé par Villepin, aucun pont d’Arcole, aucune fresque épique. Pas davantage de machiavélisme à la Mitterrand — sauf peut-être dans les manœuvres de 1958 — ni l’instinct brutal du tueur politique que pouvait incarner Chirac. De Gaulle apparaît plutôt comme un bâtisseur, à la manière d’un Philippe le Bel : un homme d’architecture institutionnelle, dépendant toutefois d’un alignement favorable des circonstances, des hommes et du terrain.


Cette complexité est au cœur de l’ouvrage. L’officier de Saint-Cyr n’aurait sans doute pas reconnu le chef politique de 1944, encore moins celui de 1958. Dès lors, une question traverse le livre : qu’est-ce que le gaullisme ? La réponse esquissée par Pierre Mendès France — un bonapartisme — semble pertinente. On pourrait même préciser : un bonapartisme à l’ère nucléaire.


La naissance de la Cinquième République s’inscrit dans cette logique. Traumatisé par l’impuissance structurelle de la Quatrième, De Gaulle impose un modèle institutionnel fort. La prise de pouvoir « légale » de 1958 apparaît ainsi moins comme une rupture que comme l’aboutissement inévitable d’un système à bout de souffle. Ironie de l’histoire : ceux qui s’opposaient à lui sont aujourd’hui largement relégués à des rôles de figurants, définis uniquement par leur opposition au Général — à l’exception notable de Pompidou et Mitterrand.


Enfin, Jackson déconstruit une autre illusion tenace : celle des « Trente Glorieuses ». Derrière le récit d’une prospérité miraculeuse se cache une réalité plus dure, faite de discipline économique, de contrôle monétaire et de réduction des dépenses publiques. De même, si la Constitution de 1958 fut rédigée en quelques semaines, elle s’imposa contre une classe politique issue des IIIe et IVe Républiques, largement hostile à ce nouveau régime.


En somme, cette biographie ne célèbre pas un héros : elle restitue un équilibre instable entre l’homme, les circonstances et les structures. Et c’est précisément dans cette tension que réside la véritable stature de Charles de Gaulle.


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le 8 juil. 2026

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