"Qu'est- ce qu'au juste qu'une rumeur? L'illusion d'un secret collectif. Elle est une toilette publique que tout le monde utilise, mais dont chacun croit etre le seul à connaitre l'emplacement. Il n'y a aucun secret au coeur de la rumeur; il n'y a que des hommes qui seraient malheureux s'ils ne pensaient pas en détenir un, ou détenir une vérité rare dont ils auraient le privilège. Je ne crois pas au secret partagé. Une fois dit, une fois coulé dans une phrase, une confession, un récit, un secret n'en est plus un. Tout langage le viole. Toute mise en parole est déjà une élucidation de son coeur primordial et obscur, une souillure du silence qui en est la seule vraie condition d'existence. Un secret qu'on se dit, qu'on se dit à soi même sous une forme claire, est déjà perdu. Il ne peut exister qu'en nous en ce soi trouble, ce cloitre mal éclairé où la vérité doit non seulement toujours s'entourer d'ombres, mais encore être une part de cette ombre. Un vrai secret n'est jamais clair, même à sa propre conscience. Alors deux consciences pour un secret, c'est trop à mes yeux. Dès qu'on le dit on le trahit et doublement: d'abord parce qu'on a mis des mots sur ce qui était un réseau mystérieux de vérités n'ayant de sens que dans notre silence intérieur; ensuite parce que les mots qu'on a choisis pour le confesser ne resteront pas les mêmes dans la mémoire de celui qui le reçoit. Les mots du secret, qui sont la première trahison du secret, seront immanquablement trahis à leur tour dans l'esprit de celui a qui on le confie, qu'il le garde ou le répète. Au delà de soi il n'y a plus de secret: il n'y a qu'un dépôt, le sédiment d'une matière brute que la parole a peu a peu dénaturée et érodée pour n'en garder que le souvenir vague. On est alors dans la rumeur; on est dans le secret mort, tué, vidé, mais dont on sait qu'il a d'abord été vivant. Sous quelle forme? On l'a oublié. Voilà ce qu'est la rumeur: l'ensablement du secret dans l'illusion de son dévoilement."
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"Je nettoyai puis allai à la fenêtre, où le monde m'offrit son théâtre inchangé: les mêmes rires montant au ciel comme les fumées d'un bonheur terrestre incendié, le même peuple pauvre faignant une misère radieuse, la même aiguille de vie détraquée et bloquée sur zéro, la même immense solitude rongeant chacun.." Mohamed Mbougar Sarr