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L'été des jeux interdits
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le 10 mars 2018
Il m’arrive de choisir un livre pour sa couverture, en me demandant ce qu’elle cache. En l’occurence dans le cas présent, je me demande qui est cette petite fille déguisée en femme, qui semble nauséeuse sous les effets de la cigarette qu’elle tient entre les doigts ? Qu’a t-elle connu pour en arriver là, quel est son rapport au monde, aux hommes ? La couverture m’évoque une jeunesse consumée par la perversion des adultes, le dégoût de soi et des autres. La couverture seule attire le regard, pose question.
Eva retourne à Bovenmeer, le village flamand dans lequel elle a grandi, à l’occasion d’une réunion commémorative. Dans son coffre, un bloc de glace. Treize ans plus tôt, par un été caniculaire, elle s’est rendue complice d’un jeu cruel entre adolescents qui a mal tourné. « Les trois mousquetaires » étaient inséparables : Laurens, le fils des bouchers du village, et Pim, fils d’agriculteurs, conçoivent un plan pour se faire déshabiller devant eux les filles du village. Eva leur fournit l’énigme et sert d’arbitre, un acte dont elle ne mesure pas les conséquences et qui pourtant se répercutera toute sa vie.
Dans un premier temps, il m’a semblé avancer à l’aveugle dans ce récit. J’ai rapidement acquis la certitude que la vie d’Eva avait mal tourné, que les choses n’étaient pas ce qu’elles auraient dû être. Cette fameuse journée commémorative en souvenir d’un ami d’enfance décédé treize ans plus tôt, déclinée heure par heure sera l’occasion pour Eva de se remémorer à la première personne les souvenirs de cet été cauchemardesque. Son quotidien à cette époque tourne autour d’une famille dysfonctionnelle (une mère alcoolique, un père toxique et violent, et une petite soeur souffrant de TOC qu’Eva adore et protège du mieux qu’elle peut), ses deux amis Tim et Laurens, et Elisa, une élève de sa classe pour qui elle éprouve autant de fascination que de jalousie. Fragile, mal dans sa peau, Eva souffre autant du regard des filles que des garçons et se cherche encore. En quête de reconnaissance, elle est prête à accepter beaucoup trop. Et puis arrive ce jeu qui démarre comme un banal action/vérité et se transforme en évènement sordide.
Le rythme de ce roman est très lent, mais néanmoins addictif : Lize Spit dépose des petites touches de suspense ça et là de façon à créer une atmosphère pesante, assez typique des romans nordiques. L’autrice posséde un indéniable talent de conteuse: son style hypperréaliste raconte la Flandre, la jeunesse désoeuvrée, le monde rural, l’adolescence et la découverte des corps, de soi et des autres. Son Bovenmeer est un peu le Hallencourt d’Edouard Louis, mais là il n’y a pas d’échappatoire possible. On tourne autour pendant un moment avant de sombrer définitivement dans le glauque. Choquant très certainement, inoubliable peut-être. Un texte qui oscille entre naturalisme, fatalisme, avec une pointe de féminisme : les filles qu’elles soient Eva, Elisa ou les autres sont pour différentes raisons considérées comme des objets sexuels par les garçons, il y a de la rébellion avec Elisa, tandis qu’Eva reste excessivement passive. Est-ce la culpabilité qui la rend aussi malléable lors de l’ultra-violente scène clé de ce remarquable roman?
Un livre malsain qui traite avec réalisme de la psychologie adolescente, très complexe, des violences sexuelles et conjugales et de leurs conséquences. Au final je dirai que ce roman, à l’image de sa couverture énigmatique, soulève beaucoup de questions.
Créée
le 26 oct. 2025
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