Nastia, Sol, Yeva, Pavel. Tous participent aux « circuits de l'amour », des tournées organisées en Ukraine pour des célibataires de tous horizons qui souhaitent rencontrer et épouser une ukrainienne. Pour les jeunes femmes, ces rencontres sont un moyen de gagner leur vie, ou bien, pour certaines, l'opportunité de quitter leur pays pour une vie meilleure. Toutes et tous sont partie prenante d'un système juteux de rencontres par correspondance que dénonce Iolanta Cherno, une activiste disparue plusieurs mois auparavant pour tenter d'échapper à la police secrète du président Yanukovych. A la veille de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, les deux filles de la disparue et une scientifique qui tente de préserver les espèces menacées d'escargots s'associent pour tenter de faire avancer leurs causes respectives.
J'ai pour habitude de feuilleter le livre avant d'en commencer la lecture. Or j'ai vu pages 137 à 144 (le livre en compte 330) des remerciements, puis une note biographique sur l'autrice, et des « précisions sur la police de caractères ». Serait-ce un défaut de fabrication, les pages auraient-elles été insérées dans le désordre ? Pas du tout. La deuxième partie du livre, qui inclut les pages précédemment citées, met la fiction en pause, un peu comme dans les dessins animés lorsqu'un personnage prend la parole pendant qu'à l'arrière-plan les autres sont à l'arrêt, figés en pleine course poursuite. L'autrice sort du temps de la fiction pour s'ancrer dans son présent à elle, celui de la genèse du roman. Ce faisant, elle « coud » solidement ensemble les différentes temporalités, comme le « bâtisseur de yourtes » (p. 118 à 122) dont parle Rufus Redpen, l'éditeur. Autrement dit, elle « coud [s]es yourtes ensemble », elle « recouvr[e] l'univers du livre d'un seul pan de tissu solide. » (p. 118) de plus, le dessin d'immeuble (p. 112-113) au début de cette partie est un petit clin d'oeil au premier roman de Maria Reva, non traduit en français, dans lequel un immeuble s'effondre parce qu'un mur porteur a été abattu. Encore une façon de relier la fiction et la vie de l'autrice.
Dans ce roman, la Grande Histoire (L'invasion de l'Ukraine par la Russie, le bolchévisme) côtoie la petite histoire (la sauvegarde des espèces d'escargots, les histoires individuelles des protagonistes, la dénonciation de l'industrie du mariage). Maria Reva, tout en embarquant son lecteur aux côtés de ses personnages dans une histoire un brin déjantée (le kidnapping des célibataires), soulève des questions importantes : elle évoque par exemple les deux générations d'immigrés ukrainiens. La première, qui a souhaité garder un lien avec son pays d'origine, en continuant à en parler la langue. La seconde, tels les parents de Pasha, qui a tiré un trait sur son passé, seul moyen selon elle de réussir son assimilation. Elle s'interroge aussi sur l'appartenance à une culture. (Appartient-on encore à son pays d'origine quand on a vécu la plus grande partie de sa vie dans un autre pays ?) Elle attire l'attention sur des aspects de la guerre auxquels on pense peu : pour les ukrainiens en exil, comment réussir à vivre dans un pays qui perçoit la guerre comme lointaine, alors qu'eux s'inquiètent pour leurs proches restés en Ukraine ?
Dernier spécimen connu est un roman dense et très riche. Il ne faut pas vouloir aller vite pour le lire, sous peine de rater des éléments importants. J'ai beaucoup aimé la construction, d'une grande originalité, le va et vient constant entre le temps de la fiction, et le temps de l'autrice. A tel point que les frontières se brouillent parfois, et c'est tant mieux.
Un premier roman fantasque et grave à la fois, touchant aussi, à la construction très maîtrisée. Il fera partie des romans de la rentrée que je mettrai en avant auprès des usagers de la médiathèque dans laquelle je travaille. Coup de coeur !
Je remercie Babelio et les éditions Dalva pour l'envoi de ce titre.