Des fleurs pour Algernon est un classique de la littérature de science-fiction. Toutefois, il a la particularité d'être présenté sous la formes de comptes rendus écrit par le narrateur, un "attardé mental" qui devient un génie du fait d'une opération chirurgicale sur son cerveau.
Oeuvre d'anticipation, elle est aujourd'hui rattrapée par la réalité sous la forme de la société Neurolink née du cerveau malade d'Elon Musk qui souhaite implanter des puces électroniques dans les cerveaux humains, malgré des essais aux conséquences néfastes sur les animaux cobayes. Bref, ce nazi patenté a reçu l'aval de l'administration de santé américaine pour des essais sur des humains. La série post-apocalyptique Fallout montre les conséquences de telles opérations; c'est à dire des humains devenus des robots qui exécutent des tâches débiles données par des puissants.
Le roman Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes date de 1966. C'est l'histoire de Charlie Gordon, un jeune homme de 32 ans, "retardé mental". Une équipe scientifique, descendant de Frankenstein, lui propose d'être le cobaye d'une expérience scientifique pour devenir "intelligent", après un essai clinique sur une souris nommée Algernon, réel prénom anglo-saxon à ma grande surprise, qui en fait a une origine franco-normade, et qui siginifie "avec une moustache". Cette souris a vu ses capacités cognitives triplées suite à une opération chirurgicale. Elle résout désormais des problèmes de labyrinthe devant une équipe scientifique médusée et que Charlie est incapable de résoudre dans un premier temps. On discerne par là une critique de la science et notamment des expériences qui utilisent des cobayes. N'oublions pas que ce roman est écrit dans les années 60, à une époque où la contre culture s'affirme.
Malgré son retard intellectuel et des problèmes affectifs dus à la maltraitance de sa mère comme on le découvre petit à petit au travers de son regard, Charlie veut apprendre. Aussi, il donne son accord pour être opéré comme la petite souris blanche qui donne son nom au titre du roman. Ce sont deux êtres innocents qui deviennent les cobayes de scientifiques qui souhaitent créer des génies, des surhommes comme souhaite également le faire le suprémaciste blanc susnommé.
Charlie veut devenir intelligent non pour la célébrité mais pour avoir des amis. Suite à l'opération qui semble être couronnée de succès, Charlie écrit des comptes rendus où on discerne son évolution cognitive. Il fait de moins en moins de fautes d'orthographes. Sa syntaxe s'améliore tandis que sa conscience s'accroit également. Il se rend compte dans des retours en arrière éprouvants qu'il a subi vexations, humiliations et brimades, notamment de la part de sa mère, tout au long de son existence, d'où des rapports avec les femmes problématiques. Le souci c'est que sa croissance cognitive va beaucoup plus vite que sa croissance émotionnelle. On en arrive à un dédoublement de la personnalité; l'ancien Charlie hante la mémoire du nouveau Charlie. Nous avons la mémoire d'un enfant malaimé, abandonné, moqué, harcelé...
Le roman est intemporel. Les thèmes abordés d'actualité où une élite xénophobe et eugéniste veut transformer l'être humain pour mieux l'asservir. On n'est pas loin du roman Le meilleur des mondes d'Aldoud Huxley. Les émotions de Charlie sont décrites avec beaucoup de finesse. Le lecteur est pris par le regard que le nouveau Charlie porte sur le monde et sur son passé de "faible d’esprit". On est amené à nous interroger sur notre propre comportement envers des personnalités comme celle de Charlie.
Cet unique roman de Daniel Keyes est une fable philosophique. Il s'intéresse aux concepts d'intelligence, de bonheur et d'éthique. Il nous interroge sur le fait de savoir si en accroissant les capacités cognitives d'un individu on lui permet de s'épanouir émotionnellement ou si on le marginalise encore plus. Or, Des fleurs pour Algernon nous montre que l'obtention d'une intelligence supérieure sans évolution affective conduit à une sorte de névrose. Charlie n'était il pas plus heureux avant son opération, quand il ne savait pas et ne comprenait pas toutes les humiliations qu'il subissait? Savoir ne l'empêche t'il pas d'aimer, de s'ouvrir aux autres, notamment à Alice? N'était il pas plus heureux avant quand il suivait ses cours pour adultes attardés? La conscience de Charlie l'empêche d'avoir confiance envers les autres, même s'ils peuvent être une représentation de Frankenstein. L'un des scientifiques, Strauss, est totalement en empathie avec lui. Pourtant, il le rejette car il pense qu'on se moque encore de lui.
L'allégorie de la caverne de Platon est mise en exergue au début du roman. Des fleurs pour Algernon est une sorte d'allégorie. Charlie est éblouit par la lumière de la connaissance à tel point qu'il en souffre. Et ainsi il s'éloigne de ce qui fait de lui un être bon et gentil, ce qu'il était avant. En devenant un génie, il perd de son humanité et de sa sensibilité, notamment envers Alice qu'il ne peut aimer physiquement sans d'atroces souffrances.
Le lecteur ne peut que se sentir grandi d'une telle lecture. On suit l'évolution de Charlie de l'intérieur. On ne peut que s'attacher à ce jeune homme devenu un génie mais demeuré un enfant du point de vue émotif. L'auteur construit une fable humaniste et douce amère où le monde n'est ni bon, ni mauvais. Charlie, à travers ses yeux, nous décrit une humanité banale et un monde quotidien. L'issue est alors d'autant plus inéluctable. On est heureux et ému d'avoir suivi un peu la route de Charlie.