Divorce à Buda s’ouvre sur le récit d’un juge trentenaire, Kristof, amené à prononcer un divorce, celui d’un ancien ami et d’une fille qui l’avait étrangement marqué lors de leurs brèves rencontres quinze ans plus tôt.
L’occasion pour Sandor Marai de dresser le portrait d’un petit bourgeois hongrois, bien sous tous rapports, fils d’une éducation catholique, morale et pudique, ainsi que de son époque, les années 30 dans ce pays nouveau qu’est la Hongrie. Et où la guerre s’annonce, non, elle est déjà présente, quand elle est le sujet de tous dans les bistrots et que les indicateurs économiques sont aussi mauvais.
Le portrait d’une ville aussi, coupée en deux : Pest, grouillante, dense et vivante ; Buda, sur la colline, avec ses beaux bâtiments historiques, où réside traditionnellement la bonne société hongroise, à laquelle Kristof appartient bien sûr.
Tout comme son ancien ami Imre, qui débarque au milieu du roman, en pleine nuit, pour voler la vedette à Kristof et raconter l’histoire de sa vie, de son couple et de son rapport à l’Amour, en commençant par une révélation fracassante que tout son récit est censé expliquer.
On se retrouve littéralement à la place du juge, qui ne jacte pas de tout le monologue, ou presque. C’est la petite prouesse de ce roman élégant et fonctionnel : opposer deux vies, deux trajectoires, mais surtout deux rapports à l’amour et aux femmes. Ceux d’une époque trouble encore marquée par les classes sociales rigides de l’ancien Empire et la morale chrétienne, dans une Europe prête à imploser. Marai a tranché tout le gras de son récit pour nous mettre dans la peau de ce juge, amené à prononcer son verdict.
Et le jugement est aisé, et la conclusion, à mon sens, décevante, « tout ça pour ça », ai-je d’abord pensé. Pas que l’acte en lui-même, mais la venue en pleine nuit chez cet ancien ami pour lui poser une unique question. Mais cet homme, tourmenté par la jalousie à cause d’un rêve ou d’un fantasme dont il ne faisait pas l’objet, dans une définition de l’amour qui comprend le contrôle total de l’autre, jusqu’à ses pensées, après avoir rationnalisé tout son rapport au monde pour le comprendre et l’aimer, est pathétiquement romanesque et illustre intelligemment le dévoiement de l’amour nourri d’insécurité et de frustration.
Aucun récit n’aurait légitimé cette mort bien sûr, mais celle-ci semble parfaitement futile et instille d’autant plus le malaise en concluant ainsi. Pour retrouver, le temps d’un court épilogue, un Kristof relancé dans sa mécanique parfaitement réglée : il est juge, il ne pouvait de toute façon pas être abattu le lendemain, il en entendra d’autres. Et il a accepté depuis longtemps de ne pas tout comprendre de l’Autre.
Court, percutant et dérangeant à la fois, une sympathique première entrée dans l’œuvre de Marai.