Dreyfusard
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Dreyfusard

livre de Octave Mirbeau (2009)

Le talent pour chercher la merde que manifestent certaines personnes est absolument remarquable. Octave Mirbeau, lui, la débusque, la dénonce, l’expose au grand jour, s’emporte contre elle jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un petit condensé de turpitude. Ce recueil d’articles concernant l’affaire Dreyfus (1) en fournit une belle illustration. Mais à la différence de ce que feraient probablement la majorité des personnalités publiques de 2026 dans la même situation, Mirbeau ne pleurniche pas : il est en colère.

En termes de style, cela donne une salve d’attaques ininterrompues : « Pas d’autre alternative, désormais – car ils [les antidreyfusards] ne comptent plus, j’imagine, nous imposer le silence – que celle-ci : ou confesser leur crime, ou bien frapper. La confession publique d’un crime suppose de la noblesse, de l’héroïsme, de la grandeur d’âme. Ils frapperont donc. C’est plus facile et cela convient mieux à leur genre de beauté morale » (dans « Trop tard ! », p. 19). Tout ou presque est à l’avenant. En termes de vigueur polémique, je ne vois que Léon Bloy qui puisse produire le même feu nourri.

Lorsqu’il est attaqué, il ne se défend pas seulement : il contre-attaque, comme après qu’un journal antidreyfusard a révélé le contenu antisémite d’anciennes publications de Mirbeau. Alors que n’importe quel polémiste lambda de 2026 aurait effacé ses tweets ou arboré l’excuse de la jeunesse, Mirbeau en remet une couche contre un homme, tout en admettant avoir écrit de la merde, et retourne l’attaque : « Bien qu’il fût parfois charmant, M. Arthur Meyer avait ceci de mystérieusement attractif qu’il appelait l’antisémitisme, comme Jésus le miracle. […] Mon tort […] fut de conclure du particulier au général, et d’englober toute une race dans une réprobation qui eût dû rester strictement individuelle » (p. 61). (On a ici l’exact contraire d’une des citations les plus connues d’un Maurice Barrès, par exemple.)

Ces articles sont-ils exempts de mauvaise foi ? Certainement pas. Sont-ils outranciers ? Oui. Et c’est parfois drôle, d’un humour noir qui ne détone pas chez l’auteur de La Mort de Balzac ou de L’Abbé Jules. Ainsi cette description d’un pogrom imaginaire mené par François Coppée (!), pendant lequel « un chien qui passait, soupçonné d’être juif pour n’avoir pas mêlé ses aboiements à ceux de la foule, fut mis en pièces et jeté à l’eau… » (dans « À cheval, messieurs ! », p. 66).

Ce que Mirbeau a su saisir de l’affaire Dreyfus – intuition que l’histoire n’a pas infirmée –, c’est qu’elle n’est pas l’affaire de la trahison supposée d’un officier d’artillerie. Elle est affaire d’antisémitisme, de militarisme (« Lorsque quelqu’un, en ces jours de folie furieuse, hurle : “Vive l’armée !”, il hurle en même temps : “Mort à quelque chose !” », p. 33), de rapports de classes, affaire surtout de morale. « Admirons, je vous en prie, les braves gens qui, du berceau à la tombe, n’eurent jamais qu’une idée – ce qui équivaut à n’en avoir pas du tout – sont demeurés fidèles – ce qui veut dire qu’ils ne furent fidèles qu’à leur propre sottise – et sur qui l’étude, l’observation quotidienne, l’expérience et les révélations de la vie, l’enseignement des faits, les surprises de l’histoire ont passé sans avoir pu modifier quoi que ce soit à leur organisme intellectuel, à ce que, par un euphémisme inconvenant, ils appellent, sans rougir, leur idéal. » (p. 59)

C’est encore une réussite de Mirbeau : parler de morale sans être moralisateur.


(1) Cette critique porte sur la compilation publiée en 2009, sous le titre Dreyfusard !, aux éditions André Versaille, avec une préface de Jean-Noël Jeanneney. Il en existe d’autres, comme il existe plusieurs dizaines d’articles consacrés par Mirbeau à l’« Affaire ».

Alcofribas
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le 23 mai 2026

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