Sarraute choisit patiemment les mots qu'elle écrit et l'attention qu'elle leur porte, dans la volonté de reconstituer le plus fidèlement possible son enfance. Cette mise en scène de la recherche des mots justes est déjà un gage de sa qualité d'écrivaine : ne pas céder aux facilités de l'écriture (Sarraute a cette idée géniale de construire la narration à deux voix, la deuxième étant une sorte de surmoi juge esthético-moralo-biographique, savoureux garde-fou) ni aux mythologies construites a posteriori sur l'enfance.
mais quoi ? quel mot peut s'en saisir ? pas le mot à tout dire : « bonheur », qui se présente le premier, non, pas lui... « félicité », « exaltation », sont trop laids, qu'ils n'y touchent pas... et « extase »... comme devant ce mot ce qui est là se rétracte... « Joie », oui, peut-être... ce petit mot modeste, tout simple, peut effleurer sans grand danger... mais il n'est pas capable de recueillir ce qui m'emplit, me déborde, s'épand, va se perdre, se fondre dans les briques roses, les escalier en fleurs, la pelouse, les pétales roses et blancs, l'air qui vibre parcouru de tremblements à peine perceptibles, d'ondes... des ondes de vie, de vie tout court, quel autre mot ?
Retrouver ces vibrations intérieures, cette étrangeté.
Tous ces évènements bizarres et réels qui arrivent à la narratrice, ils semblent indépendants les uns des autres et pourtant, on sent qu'ils l'affectent durablement. Sarraute parvient à retranscrire les sensations d'enfance dans leur immédiateté originelle.